Thomas décrocha d’une main moite.
« Vaneck… »
« Thomas, coupa la voix glaciale du vieil homme à l’autre bout du fil. Une session extraordinaire du directoire est convoquée à dix heures. La brigade financière a déjà débarqué au siège social du boulevard Haussmann. Ils ont des mandats de perquisition pour tous les serveurs du département acquisitions. Ne venez pas au bureau. Vos badges d’accès ont été révoqués il y a vingt minutes. Si vous ou votre mère tentez de franchir les portes, la sécurité a pour consigne de vous faire expulser par la police. »
« Marc, écoutez-moi, c’est un coup monté par ma femme ! Elle a kidnappé mes fils ! »
« Vos querelles domestiques ne m’intéressent pas, Delmas. Ce qui m’intéresse, c’est que les bilans des trois derniers programmes immobiliers à La Défense ont été maquillés pour dissimuler un trou de soixante millions d’euros, et que votre signature est au bas de chaque ordre de transfert illégal. Juliette Morel a déposé le dossier complet sur le bureau du procureur de la République financier ce matin à l’aube. Vous êtes fini, Thomas. Et votre mère avec vous. »
La ligne coupa.
Dans le grand salon, le silence qui suivit fut plus assourdissant qu’une explosion. Geneviève s’effondra sur un fauteuil Louis XV, les yeux écarquillés, fixant le vide. Maud, sentant le sol se dérober sous ses pieds, recula lentement vers l’escalier, l’esprit déjà tourné vers la sauvegarde de ses propres intérêts.
« Elle n’a pas pu faire ça seule… murmura Thomas, anéanti, s’asseyant sur les marches. Elle venait d’accoucher… Elle tenait à peine debout… »
Il ignorait que Juliette n’avait jamais été seule.
À cet instant précis, le van médicalisé franchissait le poste frontière de Vallorbe, sur les hauteurs du Jura suisse. Les douaniers jetèrent un coup d’œil aux passeports diplomatiques et aux autorisations de transport sanitaire fournies par un cabinet d’avocats international basé à Genève, fondé par l’ancien mentor de Juliette. Le garde fit un signe de la main. La barrière se leva.
Juliette ferma les yeux, laissant une larme, une seule, couler enfin sur sa joue pâle. Elle n’était pas faite de pierre. La douleur physique était une torture continue ; le tiraillement de ses chairs cousues lui rappelait qu’elle avait failli mourir sur la table d’opération trois jours plus tôt, tandis que son mari planifiait son éviction avec sa maîtresse. Mais la douleur morale venait de se muer en une détermination d’acier.
Trois heures plus tard, le véhicule s’arrêtait devant une clinique privée nichée sur les rives du lac de Neuchâtel. Juliette fut immédiatement prise en charge par une équipe médicale prévenue de son arrivée. Allongée sur un lit confortable, les jumeaux installés dans une chambre attenante sous la garde vigilante d’infirmières suisses triées sur le volet, elle reçut la visite de son avocat et ami de longue date, Maître Alexandre de Guise.
Grand, les tempes grisonnantes, l’air aristocratique et le regard perçant, Alexandre entra dans la chambre avec une serviette en cuir épais sous le bras.
« Tu as une mine épouvantable, Juliette, dit-il avec une tendresse fraternelle en déposant un baiser sur son front. »
« Dis-moi que tout a fonctionné, Alexandre. »
L’avocat esquissa un sourire carnassier.
« Le virement de dix-huit millions d’euros a été validé et sécurisé sur le trust bernois à minuit une. Le fisc français ne peut pas y toucher car il est qualifié de restitution d’actifs spoliés sous l’égide de notre convention d’arbitrage préalable. Quant au Groupe Delmas… l’action a dévissé de quarante-deux pour cent à l’ouverture de la Bourse de Paris. Le parquet financier a gelé les comptes bancaires personnels de Thomas et de sa mère à titre conservatoire. Ils n’ont même plus de quoi payer les traites de l’hôtel particulier. »
Juliette laissa échapper un soupir rauque.
« Et les enfants ? »
« Le juge aux affaires familiales de Paris, saisi en urgence hier soir par nos soins pour violences psychologiques graves et tentative d’extorsion sous contrainte médicale, t’a accordé la garde provisoire exclusive avec interdiction de sortie du territoire suisse pour les enfants sans ton accord écrit. La présence de Thomas et de sa maîtresse dans la chambre de maternité, filmée par la caméra de surveillance médicale que nous avions fait installer à ton chevet avec l’accord de la direction de la clinique, a achevé de convaincre le magistrat. Le juge a qualifié leur démarche d’une indignité rarement égalée. »
Juliette serra les poings sur ses draps blancs. Elle revoyait le visage suffisant de Maud, parée de ses propres bijoux de famille, et l’indifférence lâche de Thomas.
« Ce n’est pas terminé, Alexandre, dit-elle froidement. Je ne veux pas seulement qu’ils soient ruinés. Je veux qu’ils paient pour chaque seconde d’humiliation qu’ils ont voulu infliger à mes fils. »
À Paris, la descente aux enfers des Delmas s’accéléra à un rythme vertigineux.
En l’espace de deux semaines, les créanciers, alertés par la suspension de cotation en Bourse, réclamèrent le remboursement immédiat de leurs lignes de crédit. Les banques fermèrent les robinets. Thomas tenta désespérément de contacter Juliette par tous les canaux possibles : messages vocaux hystériques, courriels suppliants, lettres recommandées transmises par des huissiers. Tous restèrent sans réponse. Juliette était devenue un fantôme retranché derrière une forteresse juridique imprenable.
Dans l’hôtel particulier de l’avenue Montaigne, l’atmosphère était devenue irrespirable. L’électricité avait failli être coupée, et les domestiques avaient démissionné en masse faute d’être payés.
Un soir de pluie, une dispute éclata dans le grand salon dévasté, où traînaient des cartons de saisie préparés par les huissiers de justice.
« Rends-moi cette montre ! hurlait Thomas, les yeux injectés de sang, saisissant le poignet de Maud avec brutalité. Rends-la-moi ! Les commissaires-priseurs viennent demain pour inventorier les biens, et cette montre vaut au moins quatre-vingt mille euros ! C’est tout ce qui me reste pour payer un avocat pénaliste ! »