Il fit trois pas en avant, pénétrant au centre de la salle à manger.

« Ton père nous a tout volé, Daniel. Il a volé l’honneur de mon père, la vie de ma mère, notre enfance à ma sœur et moi. Vous avez vécu dans des manoirs pendant que nous mangions la soupe populaire dans des foyers sordides. C’est poétique, n’est-ce pas ? La cage était pour ta mère, pour qu’elle comprenne l’enfermement. Mais voir ton mariage se terminer dans un bain de sang causé par ta propre folie dépasse toutes mes espérances. »

« Vincent… », gémit Ruth d’une voix mourante depuis sa cage. « Pitié… Daniel ne savait rien… Épargne-le… »

« Épargner qui ? » ricana Vincent en levant son arme vers la vieille femme. « Vous allez tous mourir ce soir. L’explosion effacera les preuves et le monde entier croira que Daniel s’est fait sauter avec sa famille après avoir massacré sa femme dans un accès de démence. La boucle sera enfin bouclée. »

Il s’apprêtait à presser la détente sur Ruth lorsqu’une voix résonna dans son dos, tranchante comme un couperet :

« Pas cette fois, Vincent. »

Daniel surgit de l’ombre de l’embrasure de porte comme un fauve. De tout son poids, il percuta le dos de son ancien associé.

Le coup de feu partit avec un claquement sourd étouffé par le silencieux, la balle venant se loger dans le plâtre du plafond. L’arme glissa des mains de Vincent et alla rouler sur le parquet vers les débris de verre.

Les deux hommes s’écrasèrent au sol dans une mêlée sauvage.

Vincent, animé par une haine entretenue depuis des décennies, se défendit avec une férocité inouïe. Il asséna un coup de coude violent dans la mâchoire de Daniel, lui faisant cracher du sang, puis tenta de planter ses pouces dans ses yeux.

« Tu vas crever avec le reste de ta race maudite ! » éructa Vincent, bavant de rage.

Au même instant, Éléonore, alertée par le vacarme, fit irruption dans la pièce par la baie vitrée, le détonateur levé. « Vincent ! Écarte-toi, je déclenche la charge ! »

« Non ! » hurla une voix féminine.

Claire bondit de derrière le buffet. Elle n’avait rien d’un cadavre. Elle empoigna de ses deux mains le lourd pied de lampe en bronze posé sur la console et le projeta de toutes ses forces sur le poignet d’Éléonore.

L’impact produisit un craquement d’os net. Éléonore poussa un hurlement d’agonie, lâchant le boîtier électronique qui rebondit lourdement sur le parquet ciré.

Avant que la jeune femme ne puisse réagir avec sa main valide, Claire se jeta sur elle, la plaquant violemment contre la porte vitrée qui se fissura sous le choc. Les deux femmes roulèrent au sol dans une lutte acharnée.

Au centre de la pièce, Daniel et Vincent se déchiraient avec une fureur primitive. Vincent avait réussi à ramasser un éclat tranchant du miroir brisé et tailladait sauvagement les avant-bras de Daniel. Le sang coulait abondamment, rendant leurs prises glissantes et incertaines.

« Tu crois que tu vaux mieux que ton père ? » cracha Vincent en tentant d’enfoncer la lame de verre dans la carotide de Daniel. « Regarde-toi ! Tu es prêt à tuer pour sauver ta peau ! Tu es un monstre comme lui ! »

« Mon père était un criminel ! » rugit Daniel, réussissant à bloquer le poignet de Vincent d’une prise désespérée. « Et il a détruit ta famille ! Mais toi, Vincent… en torturant une vieille femme de soixante-douze ans et en voulant massacrer des innocents, tu es devenu pire que lui ! »

D’un coup de tête rageur, Daniel frappa le nez de Vincent. Un bruit de cartilage broyé retentit, immédiatement suivi d’un cri de douleur étouffé. Vincent lâcha prise un court instant.

Daniel ne laissa pas passer sa chance. Il fit pivoter son corps, immobilisa le bras de son agresseur sous son genou et ramassa le tesson de la carafe en cristal.

Il leva le bras pour frapper, visant la gorge béante de Vincent.

Le regard de son associé s’élargit sous l’emprise d’une terreur soudaine, celle d’un homme qui voit sa propre fin fondre sur lui.

Pendant une fraction de seconde suspendue hors du temps, Daniel eut le pouvoir absolu de vie et de mort. Le sang pulsait à ses tempes comme un tambour de guerre. La rage, la peur, l’humiliation et la trahison lui hurlaient d’enfoncer ce morceau de verre et de mettre un terme définitif à cette menace.

« Daniel ! Non ! »

Le cri de Claire transperça la brume rouge de son esprit.

Claire maintenait Éléonore immobilisée sous elle, le bras brisé tordu dans le dos, le souffle court mais le regard ancré dans celui de son mari.

« Ne fais pas ça, Daniel ! Si tu le tues, il a gagné ! Tu deviens le monstre qu’il voulait que tu sois ! Ne détruis pas qui tu es ! »

La poitrine de Daniel se soulevait à un rythme frénétique. Ses muscles étaient tétanisés par l’effort et la haine.

Il baissa les yeux vers Vincent. L’homme qui avait été son ami, son collaborateur, n’était plus qu’un pantin brisé par le poison du passé, le visage maculé de sang et d’ecchymoses, gémissant sur le parquet de sa salle à manger.

Lentement, les doigts de Daniel se desserrèrent. Le morceau de cristal taché d’écarlate tomba sur le sol avec un tintement cristallin.

« C’est terminé, Vincent », murmura Daniel, le souffle haché. « La justice fera son travail. Pour mon père, et pour vous. »

D’un geste rapide, Daniel tendit le bras vers le sol et attrapa le pistolet à silencieux. Il se releva d’un bond, reculant de trois pas, l’arme fermement braquée sur Vincent et sa sœur.

« Ne bougez plus aucun membre. Pas un seul geste. »

Claire rampa aussitôt vers la table pour récupérer le boîtier du détonateur. Ses mains tremblaient lorsqu’elle examina l’appareil.