La silhouette d’un homme se dessinait sous la lueur blafarde du réverbère de l’allée. Il tenait à la main un objet lourd : une arme de poing équipée d’un silencieux. Mais ce qui glaça le sang de Daniel, ce fut la silhouette qui l’accompagnait.
Une femme, élancée, vêtue d’un imperméable noir. Elle tenait dans sa main une télécommande carrée surmontée d’une petite antenne dépliée.
C’était Éléonore, la secrétaire dévouée de Daniel, celle-là même qui avait organisé son emploi du temps au millimètre près ce soir-là, insistant pour qu’il parte du bureau précisément à dix-neuf heures quarante-cinq pour son dîner d’anniversaire.
Le frère et la sœur. Les enfants de l’homme abattu et jeté dans un bassin froid il y a vingt-cinq ans.
Ils ne voulaient pas seulement la justice des tribunaux. Ils voulaient une mise à mort théâtrale, une torture psychique où Daniel et sa famille subiraient, minute par minute, l’horreur de l’impuissance, de la peur et de l’enfermement que leur propre père avait vécue avant de mourir.
Daniel revint précipitamment auprès de Claire et Ruth.
« Ils sont dehors », chuchota-t-il, l’adrénaline chassant la moindre hésitation de ses muscles. « Vincent et Éléonore. Ils sont armés et possèdent le détonateur à distance. Si nous tentons de sortir par devant, ils déclenchent la bombe ou nous abattent comme des cibles d’entraînement. »
« Il reste quarante-cinq minutes au compte à rebours », sanglota Ruth, recroquevillée au sol. « Laissez-moi ici ! Prenez la porte de service du sous-sol et fuyez tous les deux ! C’est moi qu’ils veulent, c’est la dette d’Arthur ! »
« Pas question ! » trancha Daniel. « On ne laisse personne derrière. »
Claire saisit la manche de Daniel. Son regard brillait d’une lueur résolue, celle qu’elle arborait lorsqu’elle plaidait les causes perdues dans les prétoires les plus hostiles.
« Daniel, écoute-moi très attentivement. La caméra dans la bibliothèque ne couvre pas l’angle mort derrière la crédence en chêne. Vincent pense que tu as perdu le contrôle. Il t’a vu brandir la carafe sur moi. Si nous continuons à jouer la scène qu’ils attendent de nous, nous pouvons les forcer à entrer dans la pièce avant qu’ils n’activent l’explosif. »
« Qu’est-ce que tu manigances ? »
« Une diversion », murmura Claire. « Ils veulent nous voir nous détruire. Donnons-leur ce spectacle. Nous allons simuler une bagarre mortelle. Tu vas crier, casser encore de la vaisselle, hurler que je t’ai trahi. Je vais pousser un hurlement d’agonie et m’effondrer au sol, hors de vue de la caméra. Ruth, vous devrez crier grâce de toutes vos forces. Vincent ne résistera pas au plaisir de venir savourer son triomphe en personne avant de faire exploser la maison pour effacer toute trace. »
Le plan était d’une témérité absolue. Si Vincent décidait simplement d’appuyer sur le détonateur depuis le jardin, ils seraient pulvérisés en une fraction de seconde. Mais rester passifs équivalait à une condamnation à mort certaine au terme du compte à rebours.
Daniel posa une main tremblante sur la joue de son épouse. Ses doigts effleurèrent la blessure superficielle à sa tempe. « Claire… pardonne-moi pour tout à l’heure. Si nous nous en sortons vivants, je passerai le restant de mes jours à me racheter. »
« Reste vivant d’abord », répondit-elle avec un sourire farouche. « Ensuite, nous réglerons nos comptes. »
Daniel hocha la tête. Il inspira un grand coup, puis laissa éclater une rage feinte d’une puissance inouïe.
« Tu as détruit ma vie ! » hurla-t-il à pleins poumons en renversant une seconde chaise qui s’écrasa avec fracas contre la table. « Salope ! Tu savais tout depuis le début ! Tu as comploté avec eux pour récupérer mon héritage ! »
Claire poussa un cri perçant, magistralement dosé d’horreur et de panique. « Daniel, non ! Laisse cette arme ! Ne fais pas ça, je t’en supplie ! »
Daniel empoigna un lourd chandelier en argent posé sur le buffet et le fracassa contre le miroir mural. Le verre explosa en une pluie d’étoiles scintillantes et tranchantes.
« Meurs ! » rugit Daniel.
Claire poussa un hurlement déchirant, puis s’effondra silencieusement derrière le meuble massif, se recroquevillant contre le parquet pour disparaître totalement du champ de vision de la caméra espionne.
Ruth, comprenant son rôle avec l’instinct de survie des bêtes acculées, s’écroula contre les barreaux métalliques de la cage en poussant des gémissements hystériques. « Daniel, mon fils, qu’as-tu fait ?! Tu l’as tuée ! Mon Dieu, tu l’as tuée ! »
Daniel laissa tomber le chandelier avec un son sourd. Il se mit à respirer avec de grands halètements audibles, reculant vers l’ombre projetée par l’encadrement de la porte du couloir. Il ramassa discrètement le goulot brisé de la carafe en cristal, ses facettes tranchantes prêtes à déchirer la chair.
Pendant deux minutes interminables, rien ne se passa hormis les sanglots désespérés de Ruth et le tic-tac oppressant du compte à rebours qui affichait désormais : 00:32:10.
Trente-deux minutes.
Soudain, la serrure de la baie vitrée grinça doucement.
La porte coulissa sans un bruit sur ses rails métalliques. Une brise nocturne glaciale pénétra dans la pièce, faisant vaciller les flammes des quelques bougies encore allumées.
Une silhouette apparut dans l’embrasure.
C’était Vincent.
Il ne portait plus son éternel costume trois-pièces impeccable, mais un blouson de cuir sombre. Son pistolet muni d’un épais silencieux était pointé droit devant lui. Derrière lui, Éléonore surveillait les extérieurs, son doigt crispé sur le boîtier de détonation.
Vincent posa un regard froid et calculateur sur la scène : les chaises brisées, les miroirs éclatés, les taches de vin et de nourriture confondues avec le sang, le corps inerte de Claire dissimulé derrière le buffet, et Ruth prostrée dans sa cage de fer.
Un rictus de triomphe sauvage étira ses lèvres minces.
« Quel spectacle grandiose », murmura-t-il d’une voix suave, savourant chaque seconde de ce qu’il croyait être l’accomplissement suprême de vingt-cinq ans de rancœur. « Daniel Hayes, le brillant héritier, le modèle de réussite sociale, réduit à l’état de bête féroce assassinant sa propre épouse pour une poignée de secrets de famille. »