— « Docteur ? » balbutiai-je en me levant d’un bond, le souffle coupé.
Tanguy essuya son front d’un revers de manche et esquissa un faible sourire.
— « Il a le cuir dur, ton vieux marin, Pierre. N’importe qui d’autre aurait lâché prise sous ce choc thermique et cet œdème. Mais son cœur s’est stabilisé. La saturation en oxygène est remontée à quatre-vingt-seize pour cent. Nous avons pu éviter l’intubation in extremis. Il est tiré d’affaire, même s’il va devoir rester sous surveillance étroite pendant plusieurs semaines. »
Un soulagement indicible, presque douloureux, m’envahit les poumons. Mes genoux fléchirent et je m’appuyai contre la cloison, murmurant un merci silencieux aux cieux bretons.
— « Puis-je le voir ? »
— « Deux minutes seulement. Il est très faible, mais il a repris conscience. Et il n’a cessé de réclamer son fils depuis qu’il a rouvert les yeux. »
La chambre de soins intensifs était plongée dans une pénombre rassurante, rythmée par le bip régulier et régénérateur du moniteur cardiaque. Yves reposait au milieu des draps blancs immaculés, son visage apaisé ayant retrouvé une couleur humaine sous la canule nasale d’oxygène. Lorsque la porte grinça, ses paupières plissées s’entrouvrirent lentement.
Je m’approchai sur la pointe des pieds et pris sa main droite entre les miennes. Sa paume était rugueuse, sillonnée de cicatrices laissées par le frottement des câbles d’acier et les piqûres d’arêtes de morue, mais elle était tiède. Vivante.
— « Papa… » soufflai-je en retenant mes larmes.
Yves esquissa un sourire fatigué, ce sourire lumineux et humble qui avait bercé toute mon enfance dans notre modeste chaumière de Cancale.
— « Te voilà donc, matelot… » murmura-t-il d’une voix éraillée. « Tu as encore fait du grabuge pour un vieux débris comme moi… »
— « Ne dis jamais ça, papa. Tu es tout ce qu’il me reste. Tu es ma boussole. Sans toi, je n’aurais jamais été rien d’autre qu’un naufragé. »
Il serra faiblement mes doigts, un serment tacite entre deux générations forgées par la mer.
— « La fille… la demoiselle… » chuchota-t-il prudemment.
— « Elle est partie, papa. Pour toujours. Elle n’a plus aucune place dans nos vies. Notre maison redeviendra une maison d’hommes de mer, propre, honnête et ouverte à ceux qui ont du cœur au ventre. »
Yves ferma les yeux avec un profond soupir d’apaisement. Quelques larmes claires perlèrent au coin de ses yeux ridés, avant qu’il ne replonge dans un sommeil réparateur et sans douleur.
Trois jours plus tard, la tempête avait complètement déserté la baie de Saint-Malo. Un ciel bleu d’hiver, cristallin et lumineux, enveloppait les remparts où claquaient fièrement les pavillons herminés. Dans la grande salle du conseil d’administration de l’armement Vaneau, surplombant le port de commerce, les quarante actionnaires de la veille étaient revenus, au grand complet. Pas un seul ne manquait à l’appel.
À la tribune, je me tenais debout, vêtu non plus d’un smoking de mondain, mais d’un simple costume sombre de travail. À mes côtés, dans un fauteuil roulant garni d’une épaisse couverture de laine, mon père assistait à la réunion, les yeux vifs et le teint ragaillardi par la soupe de poisson que Corentin lui apportait chaque midi.
Les représentants de la famille de Kerlec’h avaient tenté d’envoyer leurs avocats le matin même pour négocier un compromis et sauver leur part dans le consortium. La réponse avait été sans appel : toutes les parts avaient été rachetées à l’amiable la veille par Henri Le Bihan et moi-même, les excluant définitivement de l’avenir maritime de la région.
Je pris la parole, ma voix portant avec force et clarté à travers l’assemblée silencieuse :
— « Mesdames et messieurs, je vous ai réunis aujourd’hui pour sceller notre projet d’armement. Mais avant que nous ne signions les actes de constitution de cette nouvelle flotte, je tenais à poser une condition non négociable à notre partenariat. »
Les investisseurs se regardèrent, intrigués mais attentifs.
— « Les navires marchands que nous allons lancer ne porteront pas les noms de grandes banques d’investissement ou d’armoiries de complaisance. Le navire amiral de notre compagnie, un cargo polyvalent de cent cinquante mètres actuellement en cale sèche à Saint-Nazaire, ne s’appellera pas Le Kerlec’h. »
Je me tournai vers mon père, dont le regard s’élargit de surprise.
— « Il sera baptisé L’Yves Vaneau. Et dix pour cent des bénéfices nets de chacune de ses traversées seront versés à un fonds perpétuel destiné à fournir des logements décents, des pensions d’hiver et des soins médicaux complets aux vieux marins de la côte qui, après avoir donné leur jeunesse à la mer, n’ont pour tout abri que le vent glacial et l’oubli des hommes riches. »
Un frémissement parcourut la salle. Puis, Henri Le Bihan se leva le premier, ses grosses mains battant vigoureusement la mesure d’un applaudissement chaleureux. En quelques secondes, toute l’assemblée fut debout. Les courtiers, les banquiers, les ingénieurs maritimes applaudissaient à tout rompre, rendant hommage non seulement à une décision de gestion éclairée, mais à une rédemption morale éclatante.
Mon père essuya furtivement une larme sur sa joue burinée, secouant la tête avec cette pudeur indicible des gens de mer :
— « Tu es fou, mon fils… Un cargo à mon nom… C’est bien trop pour un vieux gabier… »
— « C’est tout juste assez pour l’homme qui m’a appris à ne jamais confondre le prix d’un navire avec la valeur de son équipage, » répondis-je en posant ma main sur la sienne.
Six mois plus tard, par une splendide journée de printemps, le soleil faisait étinceler l’eau turquoise des bassins malouins. La foule des grands jours se pressait sur les quais pour assister à la mise en service du navire amiral.
Yves, désormais debout sur ses deux jambes, s’appuyant simplement sur une canne de bois flotté sculptée par ses soins, s’avança vers la proue immense peinte en bleu marine et blanc. D’un geste ferme et assuré, il lança la traditionnelle bouteille de champagne qui se brisa dans une gerbe d’écume festive contre l’étrave d’acier où brillait en lettres d’or le nom : L’Yves Vaneau.