Astrid restait pétrifiée sur le seuil surélevé. Son rire s’était étranglé dans sa gorge. L’étole de vison glissa légèrement sur son épaule dénudée, révélant la tension brutale de sa clavicule. Les quarante invités — l’élite bancaire rennaise, les courtiers d’armement de Saint-Nazaire et les héritiers des vieilles familles malouines — se tenaient immobiles derrière les immenses baies vitrées de la galerie, les yeux écarquillés devant l’arrogance fracassée de la fille de Kerlec’h.
— « Pierre… Tu as perdu la raison ? » murmura-t-elle, sa voix perdant son timbre d’airain pour un sifflement paniqué. « Tu ruines tout pour un caprice ! Regarde-toi, agenouillé dans la boue comme un paysan ! »
Je ne lui accordai même pas un regard. Chaque seconde qui s’écoulait sans secours médical était un coup de poignard dans la poitrine fatiguée de mon père. Sa peau avait viré à une teinte d’ardoise mouillée ; ses lèvres bleuies laissaient échapper un râle court, sifflant, semblable au souffle court d’une voile déchirée par un grain d’équinoxe. Ses doigts calleux, ces doigts qui m’avaient appris à lover une amarre et à lire une carte marine bien avant que je sache signer un chèque d’armement, serraient convulsivement le revers élimé de son vieux caban.
— « Corentin ! » hurlai-je vers le perron, brisant la stupeur générale.
Le maître d’hôtel, un colosse aux tempes grises dont le père avait jadis navigué aux côtés du mien sur les chalutiers morutiers de Terre-Neuve, apparut sur le seuil en écartant Astrid d’un mouvement d’épaule sans ménagement. Ses yeux s’arrêtèrent sur Yves, et une lueur de fureur froide embrasa son regard.
— « Appelle immédiatement le Samu et le docteur Tanguy au centre hospitalier de Saint-Malo ! Dis-leur qu’il s’agit d’une détresse respiratoire aiguë chez un insuffisant cardiaque sévère ! Et fais avancer mon 4×4 au bas de la grille, tout de suite ! » ordonnai-je en glissant mes bras sous les épaules maigres de mon père.
— « C’est déjà fait pour l’appel, monsieur Pierre, » répondit Corentin d’une voix rauque, les mâchoires serrées. « Et pour cette… pour mademoiselle, les consignes sont déjà données. »
Je soulevai mon père. Il ne pesait presque rien. Ce géant qui hissait jadis des casiers de bulots de quatre-vingts livres à la force des reins n’était plus qu’une charpente d’os et de courage, dévorée par les embruns et les années de sacrifice. Sa tête retomba contre mon épaule, et son haleine glacée frôla mon cou.
Astrid tenta de me barrer le passage lorsque je gravis les marches pour le mettre à l’abri du vent furieux.
— « Tu ne vas pas le faire entrer ici ! » osa-t-elle encore cracher, les yeux injectés de colère sous son fard impeccable. « La presse régionale arrive dans dix minutes ! Tu veux que la une de la presse économique titre sur un clochard dans les salons de Kerlec’h et Vaneau ? Tu te rends compte de l’image de notre consortium ? »
Je m’arrêtai à dix centimètres de son visage. L’odeur capiteuse de son parfum hors de prix se mêlait à la puanteur fétide de sa cruauté.
— « Cet homme a dormi sur des planches détrempées pour que j’aie les manuels de l’École de la Marine Marchande, Astrid. Toi, tu n’es qu’une coquille vide posée sur un compte bancaire que ton grand-père a bâti et que ta vanité est en train d’épuiser. Tu sors de ma demeure à l’instant. Garde les diamants, garde tes robes cousues de fil blanc. Si tes pieds foulent encore ce parquet dans cinq minutes, je te fais évacuer par le portail de service avec les ordures ménagères. »
Elle tressaillit, frappée par la noirceur de mon ton. Derrière elle, le silence des actionnaires était assourdissant. Personne ne leva un doigt pour la soutenir.
— « Tu n’oseras pas… Mon père détient vingt pour cent des garanties maritimes de ton nouveau cargo ! » tenta-t-elle de menacer dans un sursaut d’orgueil désespéré.
Une voix lourde et posée, venant du fond du grand salon, s’éleva alors :
— « Ton père n’en détient plus une seule miette, Astrid. »
Un homme corpulent, aux cheveux blancs taillés en brosse et vêtu d’un complet de tweed impeccable, s’avança à travers l’assemblée médusée. C’était Henri Le Bihan, le doyen des armateurs bretons, président honoraire de la chambre de commerce et l’investisseur principal de mon projet. Il jeta un regard écœuré à la jeune femme avant de poser une main calleuse et fraternelle sur le front brûlant de mon père.
— « Yves… mon vieux camarade, » souffla Le Bihan, la voix fêlée par l’émotion. « Pardonne-nous. Si j’avais su que cette vipère t’avait laissé sur le pavé, j’aurais défoncé la porte moi-même. » Il se tourna ensuite vers Astrid, le regard dur comme le granit des phares du bout du monde : « Votre famille a toujours confondu la fortune avec la noblesse, mademoiselle. Demain matin à la première heure, je retire tous mes capitaux des holdings Kerlec’h. Et je garantis sur ma parole de marin que pas un chantier naval de Brest à Dunkerque ne signera le moindre bon de commande avec votre père. Maintenant, dégagez. Vous déshonorez ce port. »
Astrid chancela, le teint cireux. Elle regarda autour d’elle, cherchant désespérément un allié parmi les figures familières de son cercle mondain. Tous détournèrent les yeux. Plusieurs femmes d’affaires croisèrent les bras avec un dédain manifeste ; les vieux directeurs de banque secouaient la tête avec mépris.
Corentin, flanqué de deux agents de sécurité de la propriété, s’avança avec fermeté.
— « Par ici, mademoiselle de Kerlec’h. Votre manteau de rechange vous attend à la loge du gardien. Vos malles seront expédiées à votre hôtel particulier d’ici l’aube. »
Sans un mot de plus, vaincue, humiliée sous les yeux de ceux qu’elle avait cherché à éblouir, elle rajusta son étole tremblante et dévala les marches sous la pluie battante. La grande grille de fer forgé se referma lourdement derrière elle avec un son mat qui scella à jamais son exclusion de mon existence.