Mais je n’avais pas une seconde pour savourer cette justice. Dans mes bras, mon père s’affaissa complètement. Un râle rauque s’échappa de ses poumons comprimés.
— « Il ne respire presque plus ! » m’écriai-je en l’allongeant délicatement sur le grand canapé de cuir du vestibule, ignorant les tapis persans souillés par l’eau salée qui dégoulinait de ses bottes. « Corentin, les secours ! Où sont-ils ? »
— « Le blizzard bloque la chaussée du Sillon, monsieur Pierre ! L’ambulance est coincée à l’entrée de la vieille ville par un arbre couché ! » cria le majordome en revenant le combiné à la main.
— « Bon sang de bois… » jurai-je entre mes dents.
— « À bord ! » souffla soudain mon père d’une voix presque inaudible, les yeux fixés sur les poutres séculaires du plafond. « Pierre… Le vent vire au nord-nord-ouest… Réduis la grand-voile… Ne laisse pas… ne laisse pas couler le navire… »
Son délire me broya le cœur. Il n’était plus à Saint-Malo dans un manoir cossu ; dans son esprit embrumé par l’hypoxie, il luttait encore contre les lames de fond des bancs de brume d’Islande pour m’arracher à la misère.
— « Je suis là, papa. Le navire tient bon, tu m’entends ? Reste avec moi ! »
Henri Le Bihan ôta prestement son épais manteau de laine pour en couvrir les jambes glacées de mon père.
— « Pierre, prends ton 4×4 tout-terrain ! Avec son train roulant surélevé, tu pourras franchir les débris du Sillon plus vite que n’importe quelle estafette. Tanguy est prévenu aux urgences, il nous attendra au sas de réanimation ! »
Nous n’hésitâmes pas une seconde. À quatre, avec Corentin et Le Bihan, nous hissâmes Yves sur la banquette arrière du véhicule. Je m’installai au volant, le cœur battant à tout rompre, tandis que les quarante actionnaires, abandonnant leurs verres et la réception, s’étaient rassemblés sur le perron, tête nue sous les rafales glaciales, pour nous voir partir dans une prière muette.
La traversée de Saint-Malo cette nuit-là restera gravée dans ma mémoire comme une traversée des enfers d’écume et d’obscurité. Les rafales atteignaient plus de cent dix kilomètres à l’heure, projetant des trombes d’eau de mer par-dessus les parapets de la digue. Les branches de chêne jonchaient la chaussée, mais le moteur rugissant et les quatre roues motrices broyaient les obstacles sans faiblir. Derrière moi, Le Bihan maintenait le masque à oxygène de secours que nous avions trouvé dans la trousse d’urgence du manoir, encourageant le vieux marin avec les mots simples de ceux qui ont partagé le danger en mer.
Lorsque nous percutâmes presque les portes battantes du sas des urgences de l’hôpital de Saint-Malo, l’équipe médicale était déjà en place. Le docteur Tanguy, un praticien chevronné aux cheveux en désordre et au regard perçant, se précipita sans perdre un instant.
— « Collapsus tensionnel, œdème pulmonaire massif déclenché par l’hypothermie sévère et le stress aigu ! » annonça-t-il après avoir ausculté le thorax encombré d’Yves. « Brancard ! Deux ampoules de furosémide en intraveineuse directe ! Préparez l’intubation et le respirateur ! Monsieur Vaneau, restez ici, vous ne pouvez pas entrer en salle de déchocage ! »
Les portes battantes à double battant se refermèrent violemment, me laissant seul dans ce couloir carrelé, éclairé d’une lumière crue au néon, les mains encore tremblantes, couvertes de la boue et du sel qui s’étaient détachés des hardes de mon père.
Je m’effondrai sur une chaise de plastique rigide, la tête entre les mains. Les larmes que j’avais retenues sous la tempête jaillirent enfin, amères et brûlantes.
Comment avais-je pu être aussi aveugle ? Comment avais-je pu laisser l’illusion de la réussite sociale, le clinquant d’un nom aristocratique et les mondanités de salons dorés m’éloigner à ce point de l’essentiel ? Astrid n’était pas seulement insensible ; elle avait délibérément bloqué les appels de l’hôpital pour que rien n’entrave la mascarade de ses fiançailles et son accession à ma fortune. Si mon père succombait cette nuit, je serais son complice par omission, coupable d’avoir négligé la vigie pour contempler des dorures.
Une main lourde se posa sur mon épaule tremblante. Henri Le Bihan s’assit à mes côtés, tenant deux gobelets de café noir fumant.
— « Bois ça, petit. Tu as besoin de force pour ce qui vient. »
— « Henri… J’ai failli le tuer, » murmurai-je, la voix étouffée par les sanglots. « J’étais à Londres en train de négocier des marges de fret maritime pendant qu’il se mourait. Et cette femme… elle l’a jeté sur le perron comme un chien errant. »
Le vieil armateur aspira une gorgée de café avant de fixer le sol avec une gravité sereine.
— « Yves ne t’en a jamais voulu, Pierre. Quand il est venu me trouver il y a trois semaines pour me demander discrètement si tes affaires prospéraient, ses yeux brillaient comme les feux du cap Fréhel. Il m’a dit : “Henri, mon petit gars a réussi. Il a bâti une flotte avec ses méninges, mais il a le cœur qui bat droit. Je veux juste être dans un coin de la salle pour l’applaudir, même s’il faut que je reste derrière les rideaux.” Il ne cherchait pas la gloire, Pierre. Il cherchait juste à voir son fils devenir un homme bon. »
Ces paroles furent comme un fer rouge appliqué sur une blessure ouverte. Le sacrifice silencieux de cet homme, qui n’avait jamais rien réclamé pour lui-même, surpassait toute la grandeur artificielle des Kerlec’h.
Les heures s’égrenèrent avec la lenteur impitoyable d’une marée morte. Deux heures du matin. Trois heures. Quatre heures. Le vacarme du vent contre les fenêtres blindées de l’hôpital faiblissait peu à peu, laissant place à une aube livide, teintée de gris et de rose pâle sur les toits d’ardoise de la cité corsaire.
À cinq heures et quart, les portes du sas s’ouvrirent à nouveau. Le docteur Tanguy retira son masque chirurgical, laissant apparaître un visage cerné par l’épuisement, mais ses traits s’étaient détendus.