Julien comprit rapidement le mécanisme juridique : le testament actuel désignait toujours Julien comme seul héritier légal par défaut. La clause de révocation en faveur de Théo n’entrerait en vigueur que si Théo acceptait officiellement la donation devant notaire, ou si Henri parvenait à parapher le nouveau codicille officiel prévu deux jours plus tard chez Maître Vernon.

Pour Julien, le compte à rebours était lancé. Pour toucher la fortune, il devait éliminer l’obstacle avant que la signature n’ait lieu, et s’assurer que ce petit artisan ne puisse jamais faire valoir le moindre droit.

Il ne perdit pas un instant. Plutôt que de risquer de mouiller ses propres mains, Julien fit appel à un dénommé Marco, un ancien intermédiaire véreux qui gérait les recouvrements violents pour les bookmakers clandestins de la périphérie lyonnaise.

Le soir même, alors que la neige commençait à tourbillonner sur les toits d’ardoise, un homme trapu en blouson de cuir sombre franchit le seuil de la boulangerie de Théo. La clochette tinta joyeusement au-dessus de la porte.

Théo essuyait le comptoir fariné, le visage rougi par la chaleur des fournées du soir.

— Bonsoir monsieur ! Que puis-je vous servir ? Il me reste deux baguettes rustiques et une tourte au levain.

Marco ne regarda pas le pain. Il s’approcha, posa deux mains massives sur la vitrine impeccable et fixa le jeune homme avec un regard froid et dépourvu de la moindre étincelle d’humanité.

— Je ne suis pas venu pour du pain, gamin. Je suis venu pour t’apporter un conseil gratuit. Il paraît que tu aimes recevoir des cadeaux inattendus. Les citrouilles pleines d’argent, ce genre de miracle…

Le sang de Théo ne fit qu’un tour. Son cœur manqua un battement. Personne n’était censé savoir. L’homme en costume qui lui avait remis la lettre avait insisté sur la discrétion la plus absolue.

— Je… je ne vois pas de quoi vous parlez, répondit Théo en tentant de maintenir sa voix ferme.

— Ne joue pas au plus fin, grogna l’homme en se penchant. Ce que tu as touché n’est pas à toi. Tu as profité de la sénilité d’un vieillard richissime qui a perdu la tête. Sa famille n’a pas l’intention de te laisser jouer les bons samaritains avec leur héritage. Si demain matin ta boutique n’est pas fermée et si tu ne signes pas une renonciation totale à toute prétention sur les biens de la famille Moreau, ce fournil partira en fumée. Et toi avec.

— La famille Moreau ? répéta Théo, stupéfait. Henri Moreau ?

— Tu as jusqu’à demain midi. Un papier te sera apporté. Tu signes, tu prends tes affaires, et tu disparais de Lyon. Si tu vas voir la police, on saura où te trouver. Tu as une mère dans un hospice près de Roanne, n’est-ce pas ? Ce serait dommage qu’il lui arrive un accident d’escalier.

Sur cette menace sourde, l’homme quitta la boulangerie, laissant Théo terrifié, les mains tremblantes au-dessus de son plan de travail.

L’écho de cette menace résonnait dans chaque recoin de la pièce. Sa mère. Ces monstres connaissaient l’existence de sa mère, malade et sans défense. Pour la première fois depuis des mois, la terreur pure submergea l’esprit du jeune homme. Pendant quelques minutes d’angoisse paralysante, il songea à obtempérer : tout abandonner, fuir, redevenir ce vagabond invisible poussant son chariot dans l’indifférence générale. Après tout, il n’avait jamais demandé cette fortune. Il voulait simplement pétrir sa farine et aider ceux qui avaient faim.

Mais en baissant les yeux, son regard tomba sur la caisse en bois à l’extérieur. Un vieil homme bossu, les épaules couvertes de neige fondue, venait d’en extraire un pain, serrant la miche contre sa poitrine avec des larmes de reconnaissance muette avant de s’éloigner dans l’ombre.

La lâcheté n’était pas une option. Renoncer, c’était trahir non seulement la confiance d’Henri Moreau, mais aussi tous ceux pour qui ce comptoir représentait la seule étincelle de dignité dans un monde impitoyable.

Théo prit une profonde inspiration. Au lieu de céder à la panique, son esprit s’aiguisa. Si cet homme représentait la famille d’Henri, cela signifiait que le bienfaiteur était en danger, ou manipulé. Théo se souvint alors de l’enveloppe reçue des semaines auparavant. Au bas du papier vergé où figurait le dessin de la citrouille, un cachet de cire discret portait les initiales V.N. et un numéro d’enregistrement notarial qu’il avait soigneusement recopié dans son carnet d’adresses.

Ignorant la fatigue de sa journée, Théo baissa le rideau de fer, enfila son vieux manteau de laine et courut à travers les ruelles verglacées jusqu’à la place Bellecour, où se trouvait l’étude notariale correspondant au sceau.

Il était presque vingt heures. Par chance, une lumière filtrait encore au premier étage d’un hôtel particulier néoclassique. Théo tambourina contre la lourde porte cochère jusqu’à ce qu’un vieil homme aux cheveux blancs et aux lunettes rondes vienne ouvrir, l’air contrarié.

— C’est fermé, jeune homme. Revenez demain pendant les heures d’ouverture.

— Monsieur, supplia Théo, le souffle court. Je m’appelle Théo. Le jeune homme de la citrouille du marché Saint-Antoine.

Le notaire, Maître Vernon, s’arrêta net. Son expression sévère se mua instantanément en une vive stupéfaction mêlée d’angoisse. Il saisit Théo par le bras et le tira précipitamment à l’intérieur avant de verrouiller la porte à double tour.

— Vous… Vous êtes Théo ? Venez vite. Mon Dieu, vous arrivez à temps, ou peut-être trop tard.

Dans le bureau tapissé d’étagères de cuir et de vieux dossiers reliés, le notaire révéla la terrible réalité :

— Julien Moreau a découvert les intentions de son oncle. Henri est très affaibli. Il m’a fait porter un mot d’urgence cet après-midi par son chauffeur : Julien a congédié le personnel médical habituel sous prétexte d’un traitement privé à domicile, et refuse l’accès de la maison à quiconque. Henri est prisonnier dans sa propre chambre. Le médecin personnel d’Henri a été écarté au profit d’un praticien douteux payé par Julien. Ils prétendent qu’Henri délire et veulent le placer sous tutelle immédiate pour bloquer la modification testamentaire. Si Henri meurt cette nuit ou signe une décharge sous la contrainte d’une sédation forcée, Julien hérite de tout et vos projets s’éteignent à jamais.