Elle se battait pour empêcher l’effacement définitif de l’histoire de sa mère.
Les mois suivants furent éprouvants.
Sophie dut rencontrer des notaires, des experts et des conseillers financiers.
Elle étudia les documents concernant les sociétés familiales.
Elle découvrit des engagements qu’elle n’avait jamais connus.
Des donations.
Des participations immobilières.
Des contrats de gestion.
Elle réalisa également que posséder un domaine ne signifiait pas simplement recevoir une fortune.
Cela impliquait des responsabilités.
Des employés travaillaient dans la villa depuis des années.
Des jardiniers entretenaient les terrains.
Des techniciens assuraient la maintenance.
Des familles dépendaient indirectement des revenus générés par les activités du groupe.
Sophie ne voulait pas devenir une propriétaire qui imposait ses décisions sans comprendre leurs conséquences.
Elle décida donc de rencontrer personnellement les employés.
Le premier fut Henri, le jardinier en chef.
Il avait soixante-deux ans et travaillait pour la famille depuis près de trente ans.
Sophie le retrouva près des vieux oliviers.
« Bonjour, Henri. »
L’homme se redressa.
« Mademoiselle Sophie ! »
Elle sourit.
« Vous pouvez continuer à m’appeler Sophie. »
Henri retira ses gants.
« Votre père aurait été heureux de vous revoir ici. »
Sophie baissa les yeux.
« Je ne sais pas. »
Henri la regarda avec tristesse.
« Il parlait souvent de vous. »
Elle releva la tête.
« Vraiment ? »
« Oui. Il gardait vos articles d’école d’architecture. Il me montrait vos projets. »
Sophie sentit sa gorge se serrer.
« Il ne me l’a jamais dit. »
Henri soupira.
« Votre père avait beaucoup de difficultés à exprimer ses sentiments. »
Elle regarda les oliviers.
« Cela ne l’excusait pas. »
« Non », répondit le jardinier. « Mais il vous aimait. »
Sophie resta silencieuse.
Puis elle demanda :
« Vous connaissiez ma mère ? »
Le visage d’Henri s’éclaira.
« Oh, oui. Madame Claire adorait cet endroit. »
Il désigna un vieux chemin envahi de végétation.
« C’est elle qui a voulu planter ces oliviers. »
Sophie suivit son regard.
« Je croyais que c’était mon père. »
Henri secoua la tête.
« Non. Votre mère disait que les arbres devaient vivre plus longtemps que nous. »
Il sourit.
« Elle voulait laisser quelque chose aux générations suivantes. »
Sophie regarda les arbres.
Leurs troncs tordus semblaient porter la mémoire du domaine.
Et elle eut soudain une idée.
Quelques semaines plus tard, Sophie présenta à William un projet détaillé.
Elle voulait transformer une partie du domaine en fondation culturelle.
Le bâtiment annexe deviendrait un centre d’ateliers artistiques.
Les jardins accueilleraient des expositions temporaires.
Des résidences seraient proposées à de jeunes créateurs issus de milieux modestes.
Et un programme de bourses porterait le nom de Claire Laurent.
William examina les documents.
Il leva les yeux.
« Vous avez travaillé longtemps là-dessus ? »
« Presque toutes les nuits. »
Il sourit.
« Cela se voit. »
Sophie hésita.
« Vous pensez que c’est possible ? »
« Sur le plan architectural, probablement. Sur le plan financier, il faudra établir un budget solide. Et juridiquement, nous devons régler certaines questions avant de lancer les travaux. »
Elle acquiesça.
« Je peux attendre. »
William la regarda avec affection.
« Votre mère aurait adoré cette idée. »
Sophie sourit pour la première fois depuis plusieurs semaines.
Marguerite apprit l’existence du projet par un article publié dans un journal local.
Elle entra dans une colère noire.
Pour elle, la villa devait rester un symbole de prestige.
Un lieu réservé aux personnalités influentes.
Un domaine fermé, admiré de l’extérieur.
L’idée d’y faire venir des étudiants, des peintres et de jeunes artistes lui paraissait insupportable.
Elle convoqua Sophie à une réunion de médiation.
William accepta d’y participer.
La rencontre eut lieu dans un cabinet discret à Nice.
Marguerite portait un tailleur crème.
Sophie était vêtue d’une robe bleu marine.
Un médiateur prit place entre les deux femmes.
La conversation commença calmement.
Puis Marguerite aborda le projet culturel.
« Vous voulez transformer une propriété d’exception en école pour enfants défavorisés ? »
Sophie inspira lentement.
« Je veux créer un centre artistique accessible à de jeunes talents, notamment ceux qui n’ont pas les moyens de suivre certaines formations. »
Marguerite leva les yeux au ciel.
« Antoine se retournerait dans sa tombe. »
Sophie la regarda.
« C’était le rêve de ma mère. »
Un bref silence suivit.
Marguerite détourna les yeux.
« Ta mère n’était pas une femme d’affaires. »
« Non. Elle était architecte et artiste. »
« Elle n’aurait jamais compris les réalités économiques. »
Sophie posa calmement un dossier sur la table.
« J’ai étudié les coûts. J’ai prévu un financement progressif. Et j’ai rencontré des partenaires prêts à soutenir le projet. »
Marguerite eut un rire méprisant.
« Tu crois savoir gérer une propriété parce que tu as dessiné quelques bâtiments ? »
Sophie ne répondit pas immédiatement.
Puis elle dit :
« Je ne prétends pas tout savoir. C’est pour cela que je m’entoure de personnes compétentes. »
Le médiateur hocha légèrement la tête.
Marguerite resta silencieuse.
Sophie poursuivit :
« Tu m’as toujours reproché de ne pas être assez forte. Maintenant que je prends des décisions, tu me reproches d’en prendre. »
Le visage de Marguerite se crispa.
« Je t’ai donné une éducation. »
« Tu m’as appris à avoir peur de faire une erreur. »
« C’est faux. »
« Tu m’as fait croire que je devais être parfaite pour mériter une place dans cette famille. »
Marguerite serra les lèvres.
Sophie sentit sa voix trembler, mais elle continua.
« J’ai passé mon adolescence à attendre un mot gentil de toi. Une seule fois où tu me dirais que tu étais fière de moi. »
Le silence envahit la pièce.
« Mais quoi que je fasse, ce n’était jamais assez. »
Marguerite baissa les yeux.
Pour la première fois, Sophie vit une fissure dans son assurance.
Pas encore du remords.
Mais quelque chose qui ressemblait à de la honte.