Ces expressions lui faisaient mal.
Antoine venait à peine d’être enterré.
Et Marguerite parlait déjà comme si toute sa vie se résumait à des biens à partager.
Sophie resta près de la piscine.
Elle tenait contre sa poitrine un portrait encadré de son père.
La photographie avait été prise lors d’un été heureux, quand elle avait douze ans.
Antoine souriait.
Il portait une chemise blanche.
Derrière lui, on distinguait les jardins de la villa.
C’était l’une des rares images où il semblait véritablement détendu.
Sophie passa son pouce sur le bord du cadre.
« Tu me manques », murmura-t-elle.
« Sophie. »
Elle releva la tête.
Marguerite se tenait devant elle.
Son expression était glaciale.
« Que fais-tu ici, toute seule ? »
« Je voulais simplement rester un moment avec sa photographie. »
Marguerite regarda le cadre.
« Tu aurais pu choisir quelque chose de plus convenable. »
Sophie fronça les sourcils.
« C’était sa photo préférée. »
« Ton père avait beaucoup de goûts discutables. »
La jeune femme sentit une douleur lui traverser la poitrine.
« Marguerite, pas ce soir. »
« Justement. C’est une soirée importante. Je te demande de ne pas attirer l’attention. »
Sophie regarda sa belle-mère.
« Nous sommes réunis pour lui rendre hommage. »
Marguerite sourit sans chaleur.
« Et je suis sa veuve. N’oublie pas cela. »
Elle se pencha légèrement.
« Tu as passé des années loin d’ici. Tu ne vas pas revenir maintenant en prétendant que cette maison est encore la tienne. »
Sophie serra le cadre.
« C’est la maison où j’ai grandi. »
« C’était la maison de ton père. »
« Et il était mon père. »
Le visage de Marguerite se durcit.
« Fais attention à ton ton. »
Sophie aurait pu partir.
Elle aurait pu rejoindre la maison et s’enfermer dans son ancienne chambre.
Pendant des années, c’était ce qu’elle avait fait.
Mais quelque chose avait changé depuis la mort d’Antoine.
Elle avait passé trop de temps à demander la permission d’exister.
« Je ne vais pas me disputer avec toi », répondit-elle doucement.
Marguerite regarda autour d’elle.
Plusieurs invités avaient remarqué leur conversation.
Elle prit alors une décision dont elle allait bientôt regretter les conséquences.
D’un geste brusque, elle arracha le cadre des mains de Sophie.
« Donne-moi ça. »
« Marguerite ! »
Sophie tendit les bras.
« Rends-moi la photo. »
Marguerite leva le portrait hors de sa portée.
Puis elle prononça cette phrase devant tout le monde :
« Tu n’as pas ta place dans cette famille. »
Le silence tomba sur la terrasse.
Sophie resta figée.
Ce n’était pas la première fois que Marguerite lui disait ces mots.
Mais c’était la première fois qu’elle les prononçait publiquement, devant les anciens amis de son père.
« Rends-moi mon père », souffla Sophie.
Marguerite eut un rire méprisant.
« Ton père n’est plus là pour te protéger. »
Sophie tendit de nouveau la main vers le cadre.
Marguerite avança brusquement.
Ses deux mains frappèrent les épaules de la jeune femme.
Sophie perdit l’équilibre.
Elle recula.
Son talon glissa sur le marbre.
Et son corps bascula dans la piscine.
L’eau se referma sur elle.
Les cris éclatèrent autour du bassin.
Mais Marguerite resta immobile, le portrait toujours serré dans ses mains.
Lorsque Sophie remonta à la surface, son premier réflexe fut de chercher le visage de son père sur la photographie.
Puis elle aperçut sa belle-mère.
Debout.
Sèche.
Impassible.
Et Sophie comprit que ce soir-là, elle ne pourrait plus continuer à vivre comme si rien ne s’était passé.
PARTIE 2 — LE SECRET D’ANTOINE LAURENT
Sophie remonta les marches de la piscine avec difficulté.
Sa longue robe noire collait à ses jambes.
Ses cheveux trempés couvraient une partie de son visage.
L’eau coulait le long de ses bras et formait de petites flaques sur le marbre blanc.
Personne ne savait quoi dire.
Certains invités détournaient les yeux.
D’autres observaient Marguerite avec une stupeur visible.
Un homme s’avança.
Il avait soixante ans, les cheveux gris et le visage grave.
Maître William Morel.
Il retira sa veste et la tendit à Sophie.
« Prenez ceci, mademoiselle Laurent. »
Elle secoua la tête.
« Merci, maître. Je vais bien. »
Il regarda ses mains tremblantes.
« Non. Vous avez froid. »
Elle accepta finalement la veste.
William se tourna ensuite vers Marguerite.
« Madame Delacroix, cela suffit. »
Marguerite releva le menton.
« Cette jeune fille a provoqué une scène regrettable. »
L’avocat la fixa.
« Nous avons tous vu ce qui s’est passé. »
« Elle a trébuché. »
« Vous l’avez poussée. »
Marguerite ouvrit la bouche, mais William poursuivit :
« Et je vous conseille de ne plus prétendre qu’elle n’a aucun droit ici. »
La belle-mère se raidit.
« Que voulez-vous dire ? »
William inspira lentement.
Puis prononça les mots qu’Antoine Laurent lui avait demandé de garder jusqu’au moment opportun.
« Marguerite… tout le domaine appartient à Sophie. »
Un frisson parcourut les invités.
Marguerite resta immobile.
Puis elle éclata d’un rire nerveux.
« C’est absurde. »
William ne sourit pas.
« Les actes sont parfaitement établis. »
« Je suis l’épouse d’Antoine ! »
« Vous étiez son épouse. Cela ne vous donne pas automatiquement la propriété de cette villa. »
Marguerite sentit la colère monter.
« Je connais les dispositions testamentaires ! »
« Vous connaissez un ancien testament. »
Le silence devint plus lourd.
Sophie regarda l’avocat.
« Un ancien testament ? »
William acquiesça.
« Votre père a organisé sa succession il y a plusieurs années. Il m’a demandé de vous remettre certains documents personnellement. »
Marguerite regarda autour d’elle.
Ses doigts tremblaient.
Elle comprenait déjà qu’elle venait de perdre le contrôle de la soirée.
Sophie tendit la main.
« Rendez-moi la photo. »
Marguerite hésita.
Puis, sous les regards des invités, elle lui remit le cadre.
Sophie le serra contre elle.
Elle se dirigea vers une table de marbre où reposait son téléphone noir.