William lui révéla ensuite un autre élément.

La mère de Sophie, Claire Laurent, n’avait pas été une simple spectatrice de la fortune familiale.

Avant sa mort, Claire avait participé à la conception du domaine.

Elle avait acheté une partie des terrains avec un héritage personnel.

Elle avait dessiné les premiers jardins.

Et elle avait demandé qu’une portion de la propriété soit consacrée à un projet culturel destiné aux jeunes artistes de la région.

Sophie ouvrit de grands yeux.

« Ma mère voulait créer un centre artistique ? »

« Oui. »

« Pourquoi personne ne m’en a jamais parlé ? »

William baissa la tête.

« Le projet a été abandonné après son décès. Votre père ne supportait plus d’en discuter. »

Sophie regarda par la fenêtre.

Les jardins étaient plongés dans l’obscurité.

Elle se souvenait vaguement de sa mère lui montrant des dessins.

Des bâtiments lumineux.

Des ateliers.

Des enfants peignant devant de grandes fenêtres.

Pendant des années, Sophie avait cru qu’il s’agissait de simples croquis.

Ils représentaient en réalité un rêve.

Le rêve de Claire Laurent.

Sophie sentit quelque chose changer en elle.

Elle venait de perdre son père.

Mais elle découvrait une partie oubliée de sa mère.

Et pour la première fois, l’immense villa ne lui apparaissait plus comme un lieu de souffrance.

Elle entrevoyait ce qu’elle pourrait devenir.

En bas, Marguerite refusait d’accepter la situation.

Elle tournait dans le grand salon, accompagnée d’un conseiller privé.

« Je veux voir tous les actes », répétait-elle. « Il est impossible qu’Antoine ait fait cela sans me prévenir. »

Le conseiller tenta de la calmer.

« Madame, il faut examiner les documents. »

« Je suis sa veuve ! »

« Cela ne règle pas la question de propriété. »

Marguerite frappa du poing sur une table.

« Cette fille ne va pas me chasser de chez moi. »

Le conseiller baissa la voix.

« Je vous déconseille de prendre une nouvelle initiative ce soir. »

Marguerite se tourna vers les fenêtres.

Les cinq véhicules noirs étaient toujours garés à l’extérieur.

Elle avait appris qu’ils avaient amené plusieurs représentants du cabinet de William, un notaire et les responsables chargés de la sécurité administrative du domaine.

Aucun n’était venu pour la menacer.

Ils étaient là pour préserver les documents, organiser les accès et éviter toute nouvelle confrontation.

Cette prudence l’inquiétait encore davantage.

Marguerite avait l’habitude de régler les conflits en intimidant ses interlocuteurs.

Mais William Morel ne semblait pas impressionné.

Et Sophie, pour la première fois, n’avait pas fui.

Plus tard dans la nuit, Marguerite tenta de rejoindre le bureau d’Antoine.

Elle voulait récupérer plusieurs dossiers concernant les sociétés familiales.

Le bureau était fermé.

Un inventaire avait été organisé, en présence du notaire, afin de préserver les documents successoraux.

Marguerite comprit qu’elle ne pourrait plus gérer les affaires comme auparavant.

Elle posa la main contre la porte.

Puis elle murmura :

« Antoine, qu’as-tu fait ? »

Derrière elle, une voix répondit.

« Il a essayé de réparer ce qu’il pouvait encore réparer. »

Marguerite se retourna.

Sophie se tenait à quelques mètres.

Elle avait changé de vêtements.

Ses cheveux étaient encore légèrement humides.

Mais son regard était calme.

« Tu crois avoir gagné ? » demanda Marguerite.

Sophie secoua la tête.

« Ce n’est pas un jeu. »

« Tu veux me prendre ma maison. »

« Ce n’est pas ta maison. »

Marguerite s’approcha.

« Je t’ai élevée. »

Sophie sentit son cœur se serrer.

« Tu as vécu dans la même maison que moi. Ce n’est pas la même chose. »

Le visage de Marguerite se crispa.

« Tu es ingrate. »

Sophie ne détourna pas le regard.

« Peut-être que c’est ce que tu dois croire pour ne pas voir ce que tu m’as fait. »

Marguerite resta silencieuse.

Sophie poursuivit :

« Je ne veux plus de tes insultes. Je ne veux plus avoir peur de revenir ici. Et je ne permettrai plus que tu décides à ma place de ce qui appartient à notre famille. »

Puis elle se détourna.

Marguerite resta seule devant la porte du bureau.

Pour la première fois, elle comprit que Sophie Laurent n’était plus l’enfant qu’elle avait appris à faire taire.

PARTIE 3 — LA DERNIÈRE BATAILLE
Deux semaines après la réception, le conflit familial prit une tournure beaucoup plus grave.

Marguerite engagea un cabinet d’avocats parisien pour contester certains éléments de la succession.

Elle affirma qu’Antoine avait été influencé pendant sa maladie.

Elle soutint que les dispositions patrimoniales favorisant Sophie ne reflétaient pas sa volonté réelle.

Elle réclama également la reconnaissance de ses droits sur plusieurs biens et avantages financiers.

Sophie reçut la notification dans son appartement parisien.

Elle était assise devant une maquette d’architecture lorsqu’elle ouvrit le courrier.

Son cœur se serra.

Pendant quelques secondes, elle eut envie de tout abandonner.

La villa.

Les comptes.

Les entreprises.

Les réunions.

Les avocats.

Elle voulait simplement retrouver une vie normale.

William l’appela peu après.

« Sophie, j’ai pris connaissance de la contestation. »

« Est-ce qu’elle peut gagner ? »

« Certaines questions devront être examinées. Je ne vais pas vous promettre un résultat avant la procédure. Mais les documents principaux sont solides. »

Sophie ferma les yeux.

« Pourquoi ne peut-elle pas me laisser tranquille ? »

William répondit doucement :

« Parce qu’elle a longtemps confondu son statut dans cette famille avec le droit de tout contrôler. »

Sophie regarda les plans étalés devant elle.

« J’ai presque envie de lui laisser la maison. »

William ne répondit pas immédiatement.

Puis il demanda :

« Et le projet de votre mère ? »

Sophie releva la tête.

Depuis leur conversation, elle avait retrouvé plusieurs dessins de Claire Laurent.

Des plans d’ateliers.

Des croquis de jardins.

Des espaces destinés à accueillir de jeunes artistes.

« Je n’ai pas oublié », murmura-t-elle.

« Alors ne décidez pas sous le coup de la peur. »

Sophie observa longuement les dessins.

Elle comprit qu’elle ne se battait plus seulement pour un héritage.