Un frisson collectif parcourut l’assemblée des mondains. Deux photographes mitraillaient la scène, capturant la décomposition du visage d’Armand et la stupeur incrédule de Camille. Élodie s’était discrètement retirée de deux pas, refusant d’apparaître dans le champ des objectifs.

— Vous mentez ! hurla Camille, son clutching tombant lourdement sur le marbre. Mon père était un grand bâtisseur ! Un mécène ! C’est lui qui a restauré les plafonds ! C’est lui qui a sauvé la mémoire de cette famille !

— Votre père était un cambrioleur habillé par les meilleurs tailleurs, répliqua Madeleine avec une sévérité implacable. Et la plus grande preuve de son imposture n’est pas consignée dans les registres d’un notaire véreux. Elle est sous vos yeux. Elle a toujours été sous vos yeux, Camille.

Madeleine leva une nouvelle fois le bras vers le lustre central de la grande nef.

Il s’agissait d’un chef-d’œuvre de la manufacture de Baccarat, une cascade de prismes de cristal suspendue à une imposante coupole peinte d’une fresque représentant le triomphe de la Justice sur la Némésis.

— Pendant trente ans, dit Madeleine en s’adressant aux invités médusés, vous vous êtes tous demandé pourquoi les travaux de réaménagement du plafond avaient été interrompus net au niveau de cette corniche. Pourquoi votre père, qui prétendait moderniser la totalité de l’éclairage en le remplaçant par des suspensions contemporaines, a formellement interdit à quiconque de décrocher ce lustre ou de réparer le mécanisme du treuil d’origine.

Camille fixa le lustre avec une angoisse montante, sentant le sol se dérober sous ses escarpins.

— Le lustre… balbutia-t-elle. Il est d’époque… il était trop lourd pour être déplacé sans fragiliser la charpente…

— C’est ce qu’il vous a raconté, ricana la comtesse Madeleine de Beaumont. Mais la vérité est bien plus archaïque. En 1814, lors de l’invasion prussienne, mon aïeul a fait fondre la totalité de la réserve d’or et des diamants bruts de la famille dans un coffre en fer scellé directement dans l’arbre d’ancrage de la chaîne maîtresse, au cœur même de la maçonnerie du dôme. Seul le chef de maison détenait la clé à triple panneton permettant de libérer l’anneau sans provoquer l’effondrement de la voûte.

Madeleine plongea la main dans la poche profonde de sa veste de toile. Elle en ressortit un lourd objet d’acier noirci par le temps, une clé massive aux motifs géométriques complexes, attachée à un ruban de velours élimé.

— Votre père n’a jamais pu ouvrir ce coffre. Il savait que le trésor était là-haut, suspendu au-dessus des têtes de ses invités de marque, mais il savait aussi que s’il tentait de forcer le boîtier au chalumeau, la rupture d’équilibre ferait s’abattre deux tonnes de cristal et de plomb sur le parquet, détruisant l’œuvre et révélant à la terre entière la présence d’une cache inviolable. Alors, il a attendu. Il attendait que la dernière Beaumont meure dans son asile pour tenter une excavation discrète par le toit. Mais les médecins suisses étaient moins dociles après la chute de la direction en 2018. J’ai pu m’évader, mademoiselle Duroy. Il m’a fallu six années pour rassembler les documents, retrouver la trace des complices, sécuriser les relevés bancaires aux îles Caïmans et préparer cette nuit.

Maître Laurent Mercier s’avança à son tour vers Camille, tendant une feuille officielle estampillée du sceau du ministère de la Justice.

— Mademoiselle Camille Duroy, au nom de la représentante légitime des biens de la succession Beaumont-Varenne, je vous notifie par la présente l’interdiction immédiate d’accès aux lieux. Tous les comptes bancaires liés à la fondation Beaumont ainsi que les assurances de ce gala sont gelés sur décision du parquet de Paris à compter de dix-neuf heures ce soir.

— C’est impossible ! Mon argent ! Mes dons ! Les photographes sont là pour moi ! Vous n’avez pas le droit de me chasser de chez moi !

— Vous n’êtes pas chez vous, Camille, trancha la voix de Madeleine avec une froideur qui résonna comme une sentence de cour d’assises. Vous n’avez jamais été ici que la fille du régisseur qui se drapait dans des soieries volées pendant que la véritable héritière croupissait derrière des barreaux sans fenêtre.

Les journalistes ne rataient pas une miette de ce carnage médiatique. Les flashs crépitaient frénétiquement sur le visage décomposé de Camille, sur son mascara qui commençait à couler le long de ses joues, sur maître Armand qui pleurait prostré sur le sol en demandant pardon à genoux, et sur Madeleine de Beaumont, debout, immuable, le port altier au milieu des ruines morales de cette caste d’imposteurs.

Élodie Vasseur s’éloignait déjà le long des murs, évitant de croiser le regard de celle qu’elle appelait sa « reine » quelques minutes auparavant. Déjà, les invités d’honneur — ambassadeurs, ministres, banquiers — commençaient à se diriger d’un pas pressé vers le vestiaire, désireux d’échapper à l’infamie d’un scandale criminel qui ferait la une de toutes les gazettes dès le lendemain matin.

— Messieurs les agents, ordonna le commissaire de justice aux gardes de sécurité qui avaient baissé les yeux, veuillez accompagner mademoiselle Duroy jusqu’aux grilles d’honneur du parc. Sans ses effets personnels, qui restent sous scellés judiciaires jusqu’à l’inventaire complet du mobilier.

Deux policiers en civil s’avancèrent cette fois sans hésitation. L’un d’eux posa la main sur le bras satiné de Camille.

— Suivez-nous, mademoiselle. Sans esclandre, s’il vous plaît.

Camille jeta un regard désespéré autour d’elle. Personne ne la regardait avec pitié. Ceux qui buvaient ses paroles et flattaient son allure un quart d’heure plus tôt détournaient la tête avec un mépris ostentatoire, gênés d’avoir été les complices involontaires d’une mascarade grotesque. Sa robe pourpre, qui devait être le symbole de son couronnement mondain, ne ressemblait plus qu’au déguisement pathétique d’une enfant prise au piège d’une comédie sinistre.

Elle avança vers la sortie, escortée par les fonctionnaires de police, les talons claudiquant sur le marbre glacé, abandonnant derrière elle son sac argenté, ses certitudes et son empire de faux-semblants.