— C’est une imposture grossière ! rugit Camille, s’adressant aux gardes stupéfaits. Pourquoi êtes-vous immobiles ? Sortez-la ! Évacuez cette folle !
Les deux colosses s’avancèrent à nouveau, mais ils furent arrêtés net par un geste impérieux de maître Armand. Le notaire, le visage gris comme la cendre, s’avança à petits pas saccadés au milieu de l’allée d’invités stupéfaits. Ses mains tremblaient avec une violence incontrôlable.
— Arrêtez… murmura-t-il. Ne la touchez pas.
— Maître Armand, vous perdez la tête ! s’écria Camille. C’est moi qui vous paie ! C’est mon domaine !
L’inconnue eut un sourire sans joie. Elle porta ses deux mains à son chignon et retira la fine épingle d’écaille qui retenait sa chevelure. Deux mèches grises tombèrent autour de ses joues creusées par les ans, révélant la ligne de sa mâchoire et un profil altier qui semblait surgir d’un tableau ancien. Elle s’avança de trois pas vers le centre du cercle formé par les invités.
— Mon nom de baptême est Madeleine de Beaumont-Varenne, déclara-t-elle sans élever la voix. Et ce château a été érigé par mon trisaïeul en 1812.
Des exclamations étouffées s’élevèrent de l’assistance. Un célèbre critique d’art présent dans la pièce ôta ses lunettes d’écaille, plissa les yeux et regarda successivement la femme âgée et le grand portrait à l’huile accroché au-dessus de la cheminée d’apparat : le tableau représentait la comtesse Aliénor de Beaumont peinte en 1920. La forme des pommettes, la commissure des lèvres et surtout ce regard gris ardoise, d’une froideur indomptable, étaient rigoureusement identiques.
Camille se mit à rire nerveusement, d’un rire perçant qui sonnait creux contre les miroirs.
— Madeleine de Beaumont ? La fille unique du comte Henri ? Mais elle a péri dans l’incendie du pavillon des écuries il y a quarante ans ! Tout le monde le sait ! Mon père, Charles Duroy, a racheté les ruines et les terres en toute légalité pour sauver le nom du domaine de la faillite !
— Votre père n’a rien racheté du tout, mademoiselle Duroy, répliqua Madeleine avec une rigueur implacable. Votre père était le régisseur général de mon père. Un homme d’affaires médiocre, rongé par les dettes de jeu et animé par la convoitise maladive des domestiques qui rêvent d’enfiler les habits de leurs maîtres.
— C’est faux ! Taisez-vous !
— Lorsque mon père a été terrassé par une crise cardiaque à l’automne 1984, reprit la vieille dame en fixant Armand qui n’osait lever les yeux du plancher, il laissait une succession intacte, sans un sou de passif. Mais j’avais vingt-cinq ans, j’étais peintre, je vivais isolée dans le pavillon nord et je faisais une confiance aveugle à l’homme de loi de la famille. Maître Armand et votre père ont compris qu’en me déclarant incapable, puis morte, la totalité des titres au porteur, des terres et du domaine foncier reviendrait à une société écran immatriculée au Liechtenstein, dont Charles Duroy était l’unique bénéficiaire.
— C’est un roman de gare ! s’écria Camille, tentant de rallier les journalistes qui commençaient déjà à pointer leurs téléobjectifs vers la scène. Vous débarquez ici avec une ressemblance fortuite et des ragots sans aucune preuve légale ! Vous allez finir au poste !
— Vous parlez de preuves, mademoiselle ? demanda Madeleine en penchant légèrement la tête. Vous croyez véritablement que je serais entrée dans ce salon sans m’assurer que le piège se referme sur vous ce soir ?
Elle fit un signe en direction du vestibule d’entrée.
La double porte battante en chêne sculpté s’ouvrit à nouveau avec fracas. Cette fois, ce ne fut pas une femme seule qui s’avança, mais un groupe de cinq personnes en costume sombre, précédé par un homme d’une cinquantaine d’années portant une serviette de cuir souple et un insigne métallique épinglé au revers de sa veste.
— Maître Laurent Mercier, commissaire de justice, annonça l’homme d’une voix claire qui mit fin aux derniers chuchotements. Accompagné du commandant Valette, de la brigade financière de Paris. Nous agissons en exécution d’une ordonnance sur requête délivrée ce matin par le président du tribunal judiciaire de Paris.
Un silence de mort s’abattit sur la grande galerie Beaumont. Le personnel de service, pétrifié le long des tentures, ne servait plus une seule coupe.
— Une ordonnance ? Pour quel motif ? demanda Camille, la voix soudain étranglée par la panique. C’est une réception privée ! Vous violez une propriété privée !
— Précisément, mademoiselle Duroy, répondit maître Mercier en tirant un dossier relié de sa sacoche. Le titre de propriété dont vous vous prévalez est suspendu à titre conservatoire. Une plainte pour faux en écriture publique, usage de faux, spoliation successorale et séquestration a été enregistrée il y a quarante-huit heures.
— Séquestration ? hurla Camille en se tournant vers l’avocat et les policiers. Mais quelle séquestration ? De quoi m’accusez-vous ? Je n’avais même pas trois ans à l’époque !
Madeleine fit un pas en avant. Son ombre, projetée par les lustres immenses, s’allongea sur le parquet jusqu’aux pieds de Camille.
— Pas vous, Camille. Vous n’êtes que le produit gâté de ce mensonge, gavée de privilèges volés et d’un orgueil ridicule. C’est votre père qui a monté cette machination. Mais vous en avez profité sans jamais vous poser de questions sur l’origine du sang qui coulait sous vos pieds.
Madeleine se tourna vers Armand, qui semblait prêt à s’évanouir contre la dorure des lambris.
— Dites-leur, Armand. Dites-leur où vous m’avez envoyée cette nuit de novembre 1985, après que l’incendie a ravagé les dépendances.
Le vieux notaire s’affaissa à genoux sur le tapis persan. Les mains tremblantes, les yeux baignés de larmes amères, il n’avait plus la force de dissimuler le poids de quarante années de remords empoisonnés.
— Dans… dans la clinique des Pins… près de la frontière suisse… murmura le vieil homme, brisé. Charles… votre père avait payé la direction pour qu’elle ne sorte jamais. Aucun dossier médical officiel. Un simple pseudonyme : Marie Vernet. Il disait que si elle disparaissait simplement, la police finirait par poser des questions sur les assurances. Il fallait qu’elle soit effacée du monde sans laisser de cadavre suspect.