— « Et la cave, Mathurin ? » demandai-je en me tournant vers le vieux régisseur. « Ils ont touché aux réserves souterraines ? »
Le vieux Mathurin secoua la tête, les mâchoires serrées par la colère :
— « J’ai trouvé des caisses déplacées dans le caveau numéro quatre, Monsieur Erwan. Ce petit vaurien de Tristan avait préparé huit caisses de Margaux 1982 et dix magnums de Pétrus près de la porte de service menant à la grève. Il comptait sans doute les faire charger par bateau cette nuit à marée haute. Le brigand… S’il n’avait pas été menotté par les gendarmes, je lui aurais fait goûter à mon gourdin de chêne. Mais soyez rassuré : tout est recompté, les verrous ont été changés il y a une heure, et j’ai activé l’alarme volumétrique autonome dont personne d’autre que nous deux ne possède le code. »
— « Merci, Mathurin. Merci pour ta vigilance. Entrez tous les deux. Venez boire un verre de cidre brut dans la cuisine. Le salon a besoin d’air. »
Nous nous sommes installés autour de la table en bois brut de la grande cuisine rustique, là où brûlait une flambée de hêtre dans l’âtre séculaire. Pendant deux heures, nous avons épluché méthodiquement la réalité des faits. Les investigations préliminaires de la gendarmerie et les vérifications bancaires révélaient l’ampleur du gouffre auquel j’avais échappé de justesse.
Tristan n’en était pas à son coup d’essai. C’était un prédateur méthodique, un escroc de salon qui ciblait des propriétaires terriens ou des épouses délaissées en quête d’aventures pour s’infiltrer dans les gestions de patrimoine. Morgane, grisée par son charme surfait et ses récits de réussites financières faciles à l’étranger, était devenue sa marionnette consentante avant de se muer en complice active.
Leur plan était d’une simplicité cynique : contracter un prêt hypothécaire de 400 000 euros garanti par les terres du domaine sous couvert d’une diversification d’activité, transférer immédiatement les fonds vers un compte offshore à Chypre via une société fictive de négoce en vins enregistrée au Portugal, subtiliser parallèlement les millésimes les plus rares de la cave pour une valeur estimée à près de 250 000 euros, puis s’envoler ensemble pour l’Amérique du Sud dès que les premières sommations de paiement bancaires arriveraient à mon nom.
— « Tu as eu un réflexe d’aigle, Erwan », souligna Maître Guivarc’h en ajustant ses lunettes d’écaille. « Le fait d’avoir exigé la double authentification matérielle sur ton terminal crypté lors de la renégociation de tes polices d’assurance l’an dernier t’a sauvé. Sans cela, la banque aurait pu débloquer les fonds sur la seule foi de la procuration contresignée. Demain matin, à première heure, nous déposons l’assignation en divorce pour faute exclusive avec demande de dommages et intérêts provisionnels pour tentative de spoliation et préjudice moral. »
— « Je ne veux pas de son argent, Henri », répondis-je calmement en observant les braises danser dans la cheminée. « Je veux qu’elle disparaisse de ma vie, de cette maison, et que la justice fasse son œuvre avec une rigueur absolue. Que chaque centime détourné soit restitué aux créanciers et que les coupables répondent de leurs actes devant le tribunal correctionnel. »
— « Ce sera fait, mon ami. La loi de la République est sans pitié pour les prévaricateurs de son espèce. »
Après le départ de mes deux soutiens, la nuit s’installa sur Saint-Malo. Le vent du large s’était levé, soufflant en rafales contre les façades de granit, faisant grincer doucement les boiseries du domaine. C’était le vent d’ouest, vigoureux, chargé d’iode et de sel, ce vent qui nettoyait les grèves, chassait les brumes et rappelait aux hommes leur juste place sur cette terre âpre.
Je montai à l’étage pour inspecter la chambre principale. L’armoire de Morgane était entrouverte, quelques cintres vides se balançaient doucement. Sur la coiffeuse, elle avait abandonné ses flacons de parfum de luxe, quelques bijoux de pacotille et une enveloppe kraft négligemment jetée sous un miroir.
Je m’approchai et ouvris l’enveloppe. À l’intérieur se trouvaient des relevés bancaires personnels de Morgane étalés sur les six derniers mois, ainsi qu’une série de messages imprimés échangés sur une messagerie cryptée avec Tristan. En lisant ces lignes, la noirceur de leur complot m’apparut dans toute sa crudité.
Ils ne parlaient de moi qu’avec des sobriquets méprisants : « l’ancêtre », « le gardien de phare », « le péquenaud de La Houle ». Ils planifiaient même de me faire déclarer incapable ou sénile si je venais à contester les premières transactions, s’appuyant sur des attestations de complaisance qu’ils comptaient acheter à un médecin sans scrupules de la région rennaise.
Une vague de dégoût me submergea, aussitôt balayée par une immense vague de soulagement. J’avais frôlé l’abîme, mais l’abîme ne m’avait pas englouti. La vigilance forgée par des décennies de gestion rigoureuse, l’instinct des gens de mer qui sentent la tempête venir avant que le baromètre ne chute, m’avaient préservé du naufrage.
Je rangeai méticuleusement tous ces documents dans mon classeur juridique pour les remettre aux enquêteurs dès le lendemain. Puis, je fermai la porte de la chambre à double tour, promettant d’en faire changer l’ensemble du mobilier dès la semaine suivante.
Les semaines qui suivirent furent rythmées par le tempo inflexible de l’institution judiciaire.
L’instruction menée par le pôle financier du tribunal de Rennes fut rapide et implacable. Les preuves accumulées ne laissaient aucune échappatoire. Les perquisitions menées au domicile loué par Tristan à Saint-Servan permirent de retrouver des dizaines de faux tampons administratifs, des copies d’actes d’état civil volées et des listes de riches propriétaires bretons méthodiquement répertoriés selon leur âge et leur isolement familial. Le sommelier n’était pas un passionné de vin, mais un escroc récidiviste sous mandat de recherche officieux depuis plusieurs mois.
Quant à Morgane, logée temporairement chez une sœur en banlieue nantaise sous strict contrôle judiciaire avec interdiction formelle de quitter le département de Loire-Atlantique et d’entrer en contact avec moi, son monde d’illusions s’était écroulé comme un château de cartes.