Je restai là, debout, les bras croisés, à contempler le spectacle pitoyable de cette déchéance immédiate. Pas un muscle de mon visage ne tressaillait, mais à l’intérieur, une douleur sourde et tenace me broyait la poitrine. Non pas la blessure de l’orgueil bafoué, ni le déchirement d’un amour perdu — car cet amour était mort au moment exact où mon regard s’était posé sur leurs corps enlacés —, mais la tristesse amère de réaliser à quel point j’avais été aveugle durant sept longues années. J’avais ouvert mon domaine, mes souvenirs d’enfance, la mémoire de mon père et de mon grand-père à une femme qui ne voyait en ces pierres séculaires qu’un tas de granit à hypothéquer et un carnet de chèques à vider.
Le major fit signe à ses hommes d’évacuer Tristan. Le sommelier fut entraîné vers la sortie, trébuchant dans le hall, hurlant des imprécations confuses et rejetant toute la faute sur sa complice.
Il ne restait plus dans la pièce que Morgane, deux militaires impassibles, le major et moi-même. L’odeur du vin renversé saturait l’air d’une acidité presque insoutenable.
Morgane s’effondra sur le fauteuil club le plus proche, enfouissant son visage dans ses mains manucurées. Des sanglots convulsifs secouèrent ses épaules.
— « Erwan… pardonne-moi. Il m’a manipulée… Il était si persuasif, il m’a fait croire que j’étais belle, que j’étais intelligente, que je méritais une autre vie. Tu étais toujours sur les routes, toujours dans les vignes de Loire ou dans les chais de Bordeaux… J’étais seule ici, avec le vent et les vagues. Ne me détruis pas. Nous pouvons oublier tout ça. Nous pouvons divorcer à l’amiable… Laisse-moi juste partir dignement. »
Je la regardai droit dans les yeux. Il n’y avait plus de haine en moi, seulement un dégoût absolu et une lucidité glaciale.
— « Tu ne t’es pas sentie seule quand tu as scanné mes pièces d’identité pendant mon sommeil. Tu ne t’es pas sentie seule quand tu as fait évaluer en cachette la cave de mon père pour la vendre au rabais à des receleurs belges. La dignité, Morgane, c’est quelque chose que tu as jeté par la fenêtre en même temps que ta décence. Major, veuillez l’accompagner jusqu’à sa chambre pour qu’elle prenne ses effets strictement personnels. Tout le reste demeure sous séquestre judiciaire jusqu’à l’inventaire complet de Maître Guivarc’h. »
Morgane se releva lentement. Lorsqu’elle comprit qu’aucune larme, aucun suppliement ne fléchirait ma détermination, son expression changea à nouveau du tout au tout. Les sanglots cessèrent instantanément, remplacés par une lueur de haine venimeuse.
— « Tu te crois invincible, n’est-ce pas ? Un grand seigneur breton sur son rocher ! Mais regarde-toi, Erwan : tu as cinquante ans, tu es seul, et tu finiras ta vie à boire ton précieux vin pourri en regardant la marée monter. Tu n’es qu’un fantôme dans un musée ! »
— « Mieux vaut être le gardien d’un musée fidèle à ses ancêtres que le pantin ridicule d’un aigrefin de passage », répondis-je doucement. « Hors de ma vue. »
Le major Le Bihan posa une main ferme sur l’épaule de Morgane et l’invita poliment, mais sans réplique possible, à se diriger vers les étages. Quelques minutes plus tard, un petit sac de voyage à la main, encadrée par les représentants de la loi, elle franchissait pour la dernière fois le seuil du manoir de La Houle. Le moteur de la camionnette de gendarmerie s’ébroua, les pneus crissèrent sur le gravier, et le silence retomba enfin sur le domaine.
Un silence immense, lourd, presque surnaturel.
Je m’approchai de la grande baie vitrée. Au loin, un chalutier rentrait au port de Saint-Malo, escorté par un vol de mouettes blanches. Le soleil entamait sa descente vers l’ouest, embrasant les flots d’un éclat d’or cuivré. Je restai là pendant près d’une heure, immobile, à écouter la respiration de la mer, cette vieille compagne qui ne mentait jamais.
Puis, je me retournai pour contempler le désastre du salon.
La tâche de vin sombre s’était incrustée dans la porosité de la pierre. Les éclats de cristal brillaient sous les rayons obliques du couchant. Je ne pouvais pas laisser cette pièce en cet état. C’était la pièce où mon père m’avait appris à reconnaître les arômes du chêne, du cuir, de la mûre sauvage et de la violette. C’était ici que nous fêtions les vendanges réussies et les retours de pêche glorieux.
Je descendis à l’office, pris un seau d’eau tiède, une brosse en chiendent et du savon noir naturel. Pas question d’appeler le personnel d’entretien pour effacer cette souillure. C’était ma maison, mon héritage, et c’était à moi d’en nettoyer la profanation.
À genoux sur le sol froid, je ramassai un à un les fragments acérés de la carafe brisée. Le cristal me coupa légèrement l’index de la main gauche ; une goutte de mon propre sang se mêla au Romanée-Conti sur le schiste. Je ne ressentis aucune douleur, seulement une étrange clarification intérieure. Chaque coup de brosse frottant la pierre effaçait les mensonges, les faux sourires de ces dernières années, les flatteries hypocrites d’une femme qui n’avait jamais aimé que le reflet de sa propre vanité dans mes miroirs dorés.
Vers dix-neuf heures, la sonnerie d’entrée retentit.
Je m’essuyai les mains et allai ouvrir. C’était Maître Henri Guivarc’h, le notaire et ami de la famille depuis plus de trente ans, accompagné de Mathurin, mon régisseur de cave, un homme trapu aux mains calleuses et aux cheveux blancs drus comme de l’ajonc.
— « Erwan mon ami », souffla le vieux notaire en posant une main lourde et réconfortante sur mon épaule. « J’ai eu le procureur au téléphone. Le dossier est accablant. La falsification de la procuration notariée a été réalisée avec la complicité d’un ancien stagiaire de mon étude qui avait été congédié l’an passé. Nous avons déjà déposé une plainte conjointe de la chambre des notaires d’Ille-et-Vilaine. Tu es totalement hors de cause. Ton patrimoine est verrouillé sous séquestre conservatoire. »