Le visage de Tristan s’était décomposé avec une soudaineté presque comique. Le jeune sommelier arrogant, si prompt quelques secondes plus tôt à cracher son mépris pour mes prétendues méthodes dépassées, ouvrait et fermait la bouche sans émettre le moindre son. Ses yeux, d’ordinaire si effrontés, allaient compulsivement de mon visage immobile à l’écran de mon smartphone, où clignotait encore la notification d’annulation définitive du transfert de fonds émise par la Banque Privée de Bretagne.
Morgane, quant à elle, recula d’un pas imperceptible, heurtant le meuble en chêne massif de l’œnothèque. Sa main tremblante chercha un appui sur le zinc du comptoir. Le fard sur ses joues ne parvenait plus à masquer sa pâleur cadavérique.
— « Erwan… attends », murmura-t-elle, la voix subitement étranglée, débarrassée de tout ce fiel victorieux dont elle m’avait gratifié un instant plus tôt. « Tu as mal interprété… Ce n’était pas contre toi. On voulait juste moderniser le domaine… Tristan a des relations à Paris, des investisseurs capables de propulser notre nom au niveau international. Tu t’obstines à gérer ce manoir comme ton grand-père le faisait en 1950 ! »
— « Mon grand-père ne signait pas de fausses procurations bancaires en imitant la signature de son épouse, Morgane », répondis-je sans élever la voix, chaque mot pesé, articulé avec la froideur d’un chirurgien. « Et mon grand-père n’a jamais laissé entrer un faussaire sous son toit pour spolier trois siècles de labeur maritime et viticole. »
Tristan tenta un sursaut de fierté, rajustant d’un geste saccadé le col de sa chemise en lin froissé par son étreinte adultère.
— « Monsieur Le Gallic, écoutez… restons courtois. C’est un malentendu financier. Je connais parfaitement la législation commerciale. Vous n’avez aucune preuve matérielle d’escroquerie. Nous avions engagé une procédure d’arbitrage d’investissement. Quant à votre femme… elle a choisi librement d’associer son avenir au mien. Vous ne pouvez pas nous jeter à la rue comme des mendiants. Le droit de bail et l’usage des lieux… »
Je n’eus même pas besoin de lui répondre.
Le crissement caractéristique de deux véhicules tout-terrain freinant sur le gravier de la cour d’honneur retentit à travers les doubles vitrages, immédiatement suivi par le claquement net de portières métalliques. Dans l’allée de pins maritimes, les feux bleus de la gendarmerie nationale projetaient des éclats froids contre les granits centenaires du manoir de La Houle.
Tristan devint livide. Ses jambes semblèrent se dérober sous lui.
— « Vous… vous avez vraiment appelé les forces de l’ordre ? »
— « J’ai prévenu le commandant Kersauson il y a quarante minutes, dès que le directeur régional du Crédit Maritime m’a alerté du dépôt d’une fausse hypothèque notariée », dis-je en rangeant lentement mon téléphone dans la poche intérieure de mon veston. « Les experts de la brigade financière travaillaient déjà sur tes antécédents, Tristan. Tu te croyais brillant avec ton diplôme de l’institut de Beaune et tes manières de dandy. Tu as oublié que la Bretagne est une petite péninsule. À Dinard, il y a deux ans, une veuve fortunée s’est réveillée un matin dépouillée de sa collection de Cognac du XIXe siècle après ton passage comme gérant de cave. L’affaire avait été classée faute de charges directes. Cette fois-ci, tu as laissé ton adresse IP, tes relevés bancaires luxembourgeois et ta complicité avec le clerc de notaire révoqué de Rennes. »
Des pas lourds et coordonnés résonnèrent dans le vestibule d’entrée. La porte du salon s’ouvrit sans fracas, laissant apparaître le major Loïc Le Bihan, suivi de trois sous-officiers en tenue d’intervention.
— « Monsieur Le Gallic », déclara le major avec un hochement de tête respectueux. « La brigade de Saint-Servan est en place. Nous venons exécuter le mandat de comparution immédiate et de perquisition délivré par le parquet de Saint-Malo. »
Morgane laissa échapper un hoquet de panique.
— « Loïc ! Vous me connaissez depuis vingt ans ! Je suis la présidente du cercle caritatif de la côte ! Vous n’allez pas entrer chez moi avec vos hommes comme si nous étions des criminels de grand chemin ! »
Le major Le Bihan ne cilla pas. Son regard resta de marbre, fixé droit devant lui.
— « Madame Le Gallic, selon les pièces du cadastre et les actes de succession déposés chez Maître Guivarc’h, cette propriété appartient en bien propre exclusif à Monsieur Erwan Le Gallic, par héritage direct en ligne paternelle avec clause de substitution fidéicommissaire. Le régime de séparation de biens intégrale que vous avez signé lors de votre mariage il y a sept ans ne vous accorde aucun droit réel sur le bâti ou les collections. De surcroît, le parquet a ouvert une information judiciaire pour faux en écriture authentique, usage de faux et tentative d’escroquerie en bande organisée. »
Deux gendarmes s’avancèrent vers Tristan. Le jeune homme voulut faire un pas en arrière, contourner la table de dégustation, mais un éclat de verre de la carafe brisée crissa sous sa semelle, le déséquilibrant. Un gendarme lui saisit fermement l’avant-bras avant de lui passer les menottes aux poignets avec un cliquetis métallique qui résonna lugubrement dans la pièce.
— « Lâchez-moi ! » vociféra Tristan, perdant toute contenance, son masque d’élégance tombant d’un coup pour révéler la bassesse d’un petit voleur aux abois. « C’est elle ! C’est elle qui m’a tout demandé ! Elle en avait marre de croupir dans ce château froid avec un homme qui sent la marée et la terre ! C’est Morgane qui a pris les clés du coffre, c’est elle qui m’a donné les codes du serveur de gestion ! Ne me mettez pas ça sur le dos ! »
— « Espèce de misérable lâche ! » hurla Morgane, les yeux exorbités, se jetant presque sur lui avant d’être contenue par un gendarme. « C’est toi qui m’as promis Dubaï ! C’est toi qui m’as juré qu’il ne se rendrait compte de rien avant six mois, le temps que la société écran soit dissoute ! »