« Pour une intoxication médicamenteuse bénigne consécutive à une prise excessive d’anxiolytiques mélangés à du champagne de grand cru, » répondit froidement l’enquêteur. « Il a été admis après une fête organisée dans un penthouse loué à Streeterville. Il s’est plaint de violentes douleurs thoraciques et de crachats de sang. Les médecins ont fait des analyses complètes. Le sang venait d’une petite lésion qu’il s’était lui-même infligée à l’intérieur de la joue avec un ongle ou un objet pointu. »

Evelyn fixa la table. « Et les médecins antérieurs ? Les factures de la clinique de Rochester ? Les ordonnances d’oncologie que je payais en liquide ? »

« Des faux grossiers imprimés sur du papier à en-tête falsifié. Votre fils possède une entreprise d’imprimerie numérique de haute précision, madame Parker. Il a accès à des scanners professionnels, des presses numériques et des papiers de sécurité médicale. Il fabriquait lui-même ses fausses factures d’honoraires. Les chèques que vous lui remettiez étaient déposés sur le compte de son entreprise, puis immédiatement virés sur un compte personnel au nom de sa compagne. »

« La femme au téléphone, » murmura Evelyn.

« Exactement. Elle s’appelle Jessica Miller. Une ancienne croupière de casino qu’il a rencontrée à Gary, dans l’Indiana. Elle vit avec lui depuis huit mois dans ce fameux penthouse de Streeterville, qui coûte six mille cinq cents dollars par mois. Votre argent, madame Parker. Vos nuits passées à récurer des sols ont payé les sacs à main de luxe de mademoiselle Miller et les montres de votre fils. »

L’enquêteur sortit une dernière série de photos. On y voyait Ryan, bronzé, souriant à pleines dents, tenant une coupe de champagne sur un bateau de location sur le lac Michigan, un bras passé autour de la taille d’une jolie blonde peroxydée. La photo datait de trois semaines. À cette même date, Ryan avait envoyé un message à Evelyn affirmant qu’il subissait une chimiothérapie agressive qui lui brûlait les veines de l’intérieur, la suppliant de lui trouver mille deux cents dollars pour des antiémétiques non remboursés.

Evelyn ne pleura pas. Ses canaux lacrymaux semblaient asséchés pour toujours. Une paix terrifiante, presque mystique, l’envahit soudain.

« Arthur, » dit-elle en se tournant vers son avocat. « Combien de temps pour revendiquer le gain de la loterie par l’intermédiaire d’une fiducie anonyme ? »

« Mes collègues spécialisés en droit fiscal et en fiducies familiales peuvent créer le trust d’ici cet après-midi. Nous l’appellerons The Phoenix Legacy Trust. Nous nommerons une société fiduciaire indépendante basée dans le Delaware pour encaisser les fonds. En choisissant l’option du paiement forfaitaire unique en espèces, après déduction des impôts fédéraux et de l’État de l’Illinois, il te restera environ cent vingt-quatre millions de dollars disponibles sur un compte séquestre dès lundi prochain. »

« Parfait, » dit Evelyn. « Et voici ce que nous allons faire avec les premiers millions. »

Trois jours plus tard, Ryan Parker sortait de l’hôpital Northwestern Memorial. Il était vêtu d’un survêtement en cachemire neuf, dissimulé sous un manteau ample pour lui donner l’air émacié. Il marchait d’un pas délibérément hésitant, s’appuyant sur l’épaule de Jessica, qui jouait à la perfection son rôle de garde-malade dévouée.

Lorsqu’il arriva devant son penthouse, il trouva sa mère assise sur le banc en fer forgé du petit square en face de l’immeuble.

Ryan se figea un instant, surpris de la voir là plutôt qu’à son chevet à l’hôpital. Il composa immédiatement son masque habituel d’enfant martyr : les épaules voûtées, la respiration sifflante, le regard suppliant.

« Maman ! » s’écria-t-il d’une voix faible en s’avançant vers elle. « Mon Dieu, où étais-tu ? J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose d’horrible ! Tu as coupé ton téléphone ! Tu sais dans quel état de terreur j’étais ? »

Evelyn se leva lentement. Elle portait son vieux manteau de laine grise élimé aux poignets, celui qu’elle n’avait pas changé depuis sept hivers.

« Bonjour, Ryan. »

Jessica s’écarta légèrement, lançant un regard méprisant à cette vieille femme qui jurait avec le décor des beaux quartiers de Chicago.

« J’ai dû m’absenter, mon fils, » reprit Evelyn d’un ton monocorde. « J’ai eu un malaise au travail. Le médecin m’a obligée à rester au lit deux jours entiers sans bruit et sans écran. »

L’expression de Ryan passa brièvement de l’inquiétude feinte à un agacement mal dissimulé. « Tu aurais pu faire un effort pour m’appeler ! J’étais en train d’agoniser à l’hôpital ! Ils ont failli me jeter dehors parce que tu n’as pas payé l’acompte ! J’ai dû supplier un ami de me prêter l’argent ! »

« Je sais, Ryan. Et je suis désolée. Mais j’ai une grande nouvelle. »

Le visage de Ryan s’illumina instantanément d’une lueur cupide. Il fit un pas de plus vers elle, oubliant presque de boiter. « La bonne nouvelle dont tu parlais l’autre jour ? Qu’est-ce que c’est ? Tu as réussi à vendre la maison de grand-mère dans l’Iowa ? Combien on en a tiré ? »

« Bien mieux que cela, » dit Evelyn avec un sourire énigmatique. « Un investisseur privé a pris contact avec moi par l’intermédiaire d’une société de gestion de patrimoine. Il s’intéresse à ton imprimerie. Il cherche des petites entreprises prometteuses en difficulté pour y injecter du capital. Il est prêt à racheter toutes tes dettes, à financer l’achat de la presse numérique industrielle dont tu m’as parlé, et à t’accorder une ligne de crédit de cinq millions de dollars pour développer ton activité à l’international. »

Ryan resta bouche bée. À côté de lui, Jessica ouvrit grand les yeux, son attitude changeant du tout au tout.

« Cinq… cinq millions ? » bégaya Ryan. « Tu te moques de moi ? Qui est cet investisseur ? Pourquoi il ferait ça pour moi ? »

« Il a entendu parler de ton prétendu courage face à la maladie, » répondit Evelyn, accentuant subtilement le mot prétendu, sans que Ryan ne relève l’ironie. « Et il a vu la qualité de tes impressions. Il a été impressionné par la précision avec laquelle tu reproduis des documents officiels. »