Evelyn ne rentra pas chez elle. Elle savait que Ryan, ne parvenant pas à la joindre sur son portable éteint, finirait par envoyer des messages à leurs rares connaissances ou tenterait de la faire culpabiliser par des intermédiaires. Elle loua une chambre sous un faux nom dans un motel sans prétention près de l’aéroport O’Hare, payant en liquide avec ses derniers billets de vingt dollars.
Dans la chambre éclairée par un néon blafard, elle étala les documents bancaires sur le couvre-lit synthétique. Puis, elle alluma son vieux téléphone à clapet prépayé qu’elle gardait dans la boîte à gants pour les urgences mécaniques.
Elle composa le numéro d’une ancienne amie de lycée, Clara Higgins, dont le mari, Arthur Bennett, était un avocat pénaliste à la retraite qui avait passé quarante ans à défendre ou poursuivre des escrocs en col blanc dans le comté de Cook.
Une heure plus tard, Evelyn était assise dans le salon lambrissé d’Arthur, dans le quartier cossu d’Oak Park. Arthur, un colosse aux sourcils épais et aux yeux perçants malgré ses soixante-dix ans passés, écoutait en silence le récit d’Evelyn pendant que Clara lui servait une tasse de thé brûlant.
Elle ne lui cacha rien. Ni la conversation surprise derrière la porte de la chambre 412, ni les dettes colossales, ni le ticket de deux cents millions de dollars qu’elle posa finalement au centre de la table basse en acajou.
Arthur regarda le ticket, puis leva les yeux vers Evelyn. Il ne sourit pas. Il n’eut pas d’exclamation de joie. L’ancien juriste mesura instantanément la violence de la situation.
« Tu te rends compte de ce que cela signifie, Evelyn ? » murmura-t-il d’une voix rauque.
« Cela signifie que je ne suis plus une victime, Arthur. Mais cela signifie aussi que si j’encaisse ce billet demain matin sous mon nom, la loi de l’Illinois rendra mon identité publique ou permettra à Ryan, par le biais de ses avocats ou de créances croisées, de réclamer une part colossale au titre de sa prétendue maladie ou d’attaquer la succession. »
Arthur hocha lentement la tête, impressionné par la clarté de son jugement. « En Illinois, les gagnants de plus d’un million peuvent désormais choisir de rester anonymes s’ils passent par une fiducie ou une entité juridique bien structurée. Mais ce n’est pas le problème principal. Ton fils a commis des actes criminels. Ce qu’il a fait avec ton hypothèque et tes cartes de crédit relève de la fraude aggravée, de l’usurpation d’identité et de l’abus de faiblesse sur personne vulnérable. »
« Je ne veux pas seulement qu’il aille en prison, Arthur, » dit Evelyn, et sa voix était si dure que Clara retint un souffle. « La prison ne lui apprendra rien. Il trouvera encore le moyen de se poser en martyr, d’expliquer à tout le monde que sa mère cruelle l’a abandonné alors qu’il était mourant. Je veux qu’il tombe dans le piège qu’il a lui-même creusé. Je veux qu’il signe sa propre perte, centime par centime. »
Arthur se pencha en avant, un éclat sombre et féroce dans le regard. « Que veux-tu faire ? »
« D’abord, je veux savoir la vérité sur sa maladie. Je veux des preuves irréfutables qu’il m’a menti sur son état de santé. »
Arthur décrocha son téléphone fixe. « J’ai un ancien associé qui travaille aujourd’hui comme enquêteur privé spécialisé dans les fraudes à l’assurance médicale. Il s’appelle Thomas Vance — aucun lien avec ton banquier, pure coïncidence. Thomas a des contacts dans tous les grands hôpitaux de Chicago. Donnons-lui vingt-quatre heures. »
Pendant les vingt-quatre heures qui suivirent, Evelyn vécut recluse dans le motel. Elle ralluma son téléphone principal une seule fois, au milieu de la nuit, pour observer la tempête.
Il y avait quarante-deux appels en manqué de Ryan.
Puis une série de messages vocaux. Elle les écouta tous, le cœur de marbre.
Premier message (17h15) : « Maman ? Où t’es passée ? L’infirmière m’a dit que tu étais là. J’ai des douleurs atroces au thorax. Le médecin dit qu’on doit programmer une nouvelle biopsie demain matin, mais l’assurance bloque l’autorisation. Il faut dix mille dollars d’acompte avant midi. Réponds-moi, bon sang ! »
Deuxième message (20h30) : « Maman, c’est pas drôle. T’es où ? Tu as eu un accident de voiture ? Pourquoi tu réponds pas ? Je suis en train de crever dans ce lit et toi tu disparais ? Tu avais dit que tu avais une bonne nouvelle ! C’était quoi cette bonne nouvelle ? Rappelle-moi ! »
Troisième message (23h45) : La voix n’était plus paniquée, elle était venimeuse. « Écoute-moi bien. Si tu crois que tu peux me laisser tomber maintenant après tout ce qu’on a traversé, tu te trompes. L’hôpital me menace de me renvoyer chez moi si le chèque n’arrive pas. Tu veux ma mort, c’est ça ? C’est ce que tu veux ? Que je meure comme mon père ? Rappelle-moi immédiatement ! »
Mentionner son père. Evelyn serra les poings. Son mari, Thomas, était mort d’une insuffisance rénale brutale quand Ryan avait dix ans. Il était mort dans la dignité, refusant les traitements expérimentaux trop coûteux pour ne pas laisser sa femme et son jeune fils sans ressources. Et Ryan utilisait la mémoire sacrée de cet homme travailleur pour la manipuler.
Le lendemain matin à dix heures, Arthur fit venir Evelyn dans son bureau. Thomas Vance, l’enquêteur privé, était déjà là. C’était un homme sec, d’une cinquantaine d’années, vêtu d’un trench-coat froissé, le regard dénué d’illusions.
Il posa un dossier cartonnier sur le bureau d’Arthur et l’ouvrit sans préambule.
« Madame Parker, votre fils est un acteur exceptionnel, mais un bien piètre criminel administratif. »
Vance fit glisser plusieurs photographies et des photocopies de dossiers médicaux.
« Ryan Parker n’a jamais eu de leucémie. Il n’a jamais eu de tumeur pulmonaire. Il n’a jamais eu besoin d’anticoagulants rares. »
Evelyn, bien qu’elle s’y attendît, ferma les yeux une fraction de seconde pour encaisser l’impact du coup. « Alors pourquoi était-il hospitalisé hier au Northwestern Memorial ? »