« Colonel ? »

« Viktor », dis-je simplement.

Un lourd silence s’installa au bout du fil, chargé du poids des années et des missions que nous avions partagées dans les Balkans et en Afrique de l’Ouest avant que nos unités ne soient dissoutes. Viktor dirigeait désormais une agence de sécurité privée de très haut niveau qui protégeait les ambassades et les délégations sensibles à travers le monde. Il disposait de réseaux de renseignement que même la police fédérale mettait des mois à activer.

« C’est la première fois que tu m’appelles depuis l’enterrement d’Hélène, Ray. »

« J’ai besoin d’un dossier complet d’ici deux heures. Tout ce qui n’apparaît pas sur les réseaux sociaux. Les comptes offshore, les créances de jeu, les cercles de paris clandestins, les substances non répertoriées par l’agence antidopage, et surtout : l’adresse exacte où se terre Ethan Cole en ce moment même. »

Viktor ne posa aucune question inutile. Il n’émit pas le moindre doute. Il connaissait ma nature : si Raymond Cole demandait des armes et des cibles, c’est que la ligne rouge avait été franchie depuis longtemps.

« Laisse-moi soixante-quinze minutes. Rappelle sur ce numéro d’un téléphone jetable. »

La ligne coupa.

Pendant l’heure qui suivit, je ne perdis pas une seconde. Je pris une douche froide pour chasser les courbatures et réveiller chaque réflexe endormi de mon corps. J’enfilai des vêtements sombres, souples et résistants : un jean renforcé, des bottes d’intervention légères et une veste militaire en toile cirée noire qui masquait ma silhouette sans entraver mes mouvements d’épaules.

Mon genou gauche tiraillait, lancinant. Je sortis de ma trousse une bande compressive élastique et la serrai autour de l’articulation avec une rigueur méthodique. La douleur physique n’était qu’un signal nerveux ; lorsqu’on a appris à dissocier l’esprit de la sensation brute, elle cesse d’être une entrave pour devenir une simple donnée tactique.

À onze heures précises, j’achetai un téléphone prépayé dans une station-service anonyme à dix kilomètres de chez moi et rappelai Viktor.

« Tu as de quoi l’enterrer dix fois sous les barreaux, Ray », commença Viktor d’un ton glacial. « Mais la justice conventionnelle prendra deux ans avant de monter un dossier recevable. Son manager, Vance, blanchit des paris sportifs massifs pour le compte d’un syndicat criminel de Chicago à travers les camps d’entraînement d’Ethan. Ethan n’est pas seulement un cogneur arrogant ; il est dopé jusqu’aux yeux avec des peptides expérimentaux fournis sous le manteau par un médecin marron de Miami. Si ces analyses sortent, sa carrière s’évapore instantanément. »

« Où est-il maintenant ? »

« Il ne s’est pas caché. L’arrogance du type est phénoménale. Il est dans son complexe privé de préparation physique, l’Apex Camp, dans la vallée industrielle désaffectée à l’ouest de la ville. Vance a fait venir trois agents de sécurité privés pour garder le bâtiment après sa libération. Cole est furieux, Ray. Les téléphones de son équipe n’arrêtent pas de sonner : deux de ses plus gros sponsors viennent de mettre leurs contrats en suspens après les premières fuites sur les violences de la nuit. Il est en train de perdre pied. »

« Parfait », dis-je. « Envoie les dossiers de Vance directement aux journalistes d’investigation fédéraux dont nous avons parlé. Fais en sorte que la bombe médiatique explose à treize heures tapantes. »

« Ray… qu’est-ce que tu vas faire ? »

« Ce que j’ai toujours appris à nos hommes : fermer la porte derrière le loup pour s’assurer qu’il ne ressorte plus jamais chasser dans le village. »

Je raccrochai, brisai la puce du téléphone entre mes doigts et la jetai dans une bouche d’égout.

La vallée industrielle où se dressait l’Apex Camp était un no man’s land de hangars métalliques et d’anciennes filatures abandonnées, balayé par un vent d’automne chargé d’odeurs de suie et d’humidité. Le complexe d’Ethan Cole détonait au milieu de ce paysage de ruines : une structure ultramoderne en béton ciré et baies vitrées teintées, entourée d’un grillage de sécurité surmonté de caméras thermiques.

Son pick-up noir était stationné devant la porte d’entrée principale, flanqué de deux berlines sombres appartenant sans doute aux hommes engagés par son manager.

Je ne tentai pas de forcer le portail principal. Dans mon coffre, j’avais une paire de pinces coupe-boulons industrielles et un brouilleur d’ondes courte portée de fabrication militaire que Viktor m’avait laissé il y a des années. Je pénétrai par l’arrière du complexe, longeant l’ancienne voie ferrée désaffectée où les herbes hautes masquaient ma progression.

Le ciel s’était assombri de nouveau, crachant une bruine fine qui glaçait la peau.

Je coupai le grillage dans l’angle mort d’une des caméras dont la lentille était temporairement aveuglée par mon boîtier. En moins de trente secondes, je fus plaqué contre le mur arrière du hangar, près de la porte de secours métallique réservée aux issues de secours.

À l’intérieur, le bruit sourd et régulier d’un sac de frappe que l’on martyrise résonnait à travers les parois.

Boum. Boum. Boum.

Des impacts violents, lourds, accompagnés des expirations brutales et sonores caractéristiques d’Ethan. Il évacuait sa rage sur le cuir.

J’examinai la serrure de la porte de secours. Une barre anti-panique interne maintenue par une goupille d’urgence. À l’aide d’une mince lame d’acier glissée dans l’interstice du chambranle, je fis sauter le loquet avec une précision silencieuse.

La porte s’entrouvrit sur un couloir carrelé baigné d’une lumière crépusculaire.

J’entrai.

Le complexe sentait la sueur, le cuir neuf et les lotions camphrées. À ma gauche, la porte vitrée donnant sur le hall principal était entrouverte. Deux hommes en costume sombre et oreillettes étaient adossés au comptoir de l’accueil, les yeux rivés sur leurs téléphones portables respectifs. Ils n’avaient rien de soldats d’élite ; ce n’étaient que des vigiles d’agence privée, habitués à repousser des photographes trop insistants ou des fans éméchés lors des pesées officielles.

Je ne leur laissai aucune chance de réaliser ce qui leur arrivait.