Mariana fondit en larmes, des sanglots silencieux et déchirants qui soulevaient sa poitrine martyrisée.
« Si je ne suis pas là-bas ce soir… s’il voit que vous êtes intervenue, il détruira tout. Il a des copies de tous les actes chez lui, dans le coffre dissimulé derrière le tableau de son père dans la bibliothèque. Si ces papiers disparaissent ou s’il prend la fuite avec les fonds de réserve avant que la police n’intervienne, ma famille sera ruinée à jamais, et votre domaine sera vendu aux enchères demain à midi par ses créanciers ! »

Salgado consulta sa montre : deux heures du matin.
« Elle a raison, Teresa. Si nous prévenons immédiatement le parquet sans détenir les originaux des actes frauduleux, le temps que la police judiciaire obtienne un mandat de perquisition auprès d’un juge de permanence complaisant de León, Rodrigo aura brûlé les archives compromettantes, liquidé les devises stockées dans les comptes de passage et pris un jet privé pour un pays sans extradition. Il sait que nous savons. Il est acculé, et un animal acculé est capable de la pire des violences. »

Teresa Mendoza se leva. Toute trace de larmes avait disparu de ses yeux sombres. Sa silhouette, droite et fière, semblait grandie par l’ombre de ses ancêtres qui avaient bâti ces terres arides à la sueur de leur front et au péril de leur sang.

« David, reste ici avec elle. Engage deux vigiles armés à l’entrée de cet étage. Que personne n’approche de Mariana, pas même un infirmier que tu ne connaîtrais pas personnellement. »

« Teresa, qu’as-tu l’intention de faire ? » s’inquiéta l’avocat en posant une main sur son épaule. « Tu ne peux pas retourner là-bas. Rodrigo n’est plus l’enfant que tu as chéri. L’avarice et la cruauté ont dévoré son âme. »

« Ce domaine porte le nom des Mendoza, » répliqua-t-elle d’un ton d’acier qui ne souffrait aucune réplique. « Et c’est une Mendoza qui règlera cette dette. Rodrigo croit que sa mère est une vieille femme nostalgique revenue d’Europe pour pleurer sur les souvenirs d’un mari défunt. Il a oublié qui tenait les comptes et qui dirigeait les hommes de la plaine quand son père était souffrant. »

Elle quitta la clinique à pas résolus. Dehors, l’air nocturne de Guanajuato sentait la terre sèche et la poussière d’agave. Teresa monta dans le 4×4 qu’elle avait loué le matin même à l’aéroport de Silao. Sur le siège passager reposait son sac à main, dans lequel glissait le cliquetis métallique du vieux trousseau de passe-partout du domaine, qu’elle n’avait jamais quitté depuis huit ans.

Le trajet de León jusqu’aux contreforts de la sierra dura quarante minutes d’une tension suffocante. La route serpentait entre les collines rocailleuses, avalée par les faisceaux des phares. Plus elle approchait du ranch de San Jerónimo, plus la mémoire lui renvoyait les fantômes d’un bonheur aboli : les rires d’un jeune couple au milieu des orangers, les bruits de sabots frappant le sol de la cour intérieure, les tablées chaleureuses où l’on partageait le pain et le vin avec les journaliers. Tout cela avait été transformé en une prison sans pitié, où sa bru agonisait au milieu du lisier pendant que son fils parade en costume sur mesure.

Teresa éteignit ses phares à deux cents mètres du grand portail en fer forgé. Elle connaissait chaque repli de ce terrain, chaque pierre du chemin de traverse qui menait à l’arrière des écuries. La nuit était sans lune, piquée d’étoiles glaciales. Le domaine semblait endormi sous une chape de plomb, mais des fenêtres du bureau de son défunt mari, au premier étage, filtrait une lumière vive.

Elle s’infiltra par la petite porte de service des cuisines, dont la serrure d’origine céda sous l’un de ses vieux passe-partout avec un grincement imperceptible. L’odeur de la maison l’assaillit aussitôt : un mélange de tabac froid, d’encaustique fanée et de renfermé. Plus aucune trace de cette douce fragrance de verveine et de cannelle que sa belle-fille aimait jadis diffuser dans le vestibule.

Gravissant les marches de chêne ciré en évitant soigneusement les lattes disjointes qui craquaient autrefois sous ses pas de jeune mère, Teresa progressa dans le couloir obscur. Des voix résonnaient à travers la porte entrouverte du bureau.

« Je te répète que les passeports sont prêts, imbécile ! » crachait la voix tranchante de Rodrigo, ponctuée par le bruit sourd d’une bouteille que l’on heurte contre du verre. « Si ma mère pense qu’elle peut débarquer d’Espagne et m’enlever ce qui m’appartient, elle se trompe lourdement. Dès que l’avocat Salgado aura mis le nez dans les dossiers d’hypothèque, il sera trop tard pour eux. Les fonds de Monterrey ont été compensés à midi sur le compte de Nassau. »

Une voix d’homme, rauque, inconnue de Teresa, répondit :
« Et la fille ? Elle est à la clinique. Les médecins vont poser des questions. La police ne tardera pas si les analyses révèlent les doses d’apozépam. »

« La clinique est privée, son directeur est un associé de mon cercle d’affaires, » rétorqua Rodrigo avec un mépris venimeux. « Un coup de fil suffit pour transférer Mariana dès l’aube dans le centre de repos de Querétaro sous un faux certificat d’agressivité paranoïaque. Ma mère ne pourra rien prouver. Elle n’a que sa morale et ses jérémiades. Elle n’a pas les dossiers. »

Teresa retint son souffle. Elle aperçut Rodrigo de dos, à travers la fente de la porte. Il était accroupi devant la cheminée de pierre monumentale, où le portrait à l’huile de son père avait été basculé sur le côté. La lourde porte d’acier du coffre-fort mural était grande ouverte. Rodrigo en extrayait des liasses épaisses de dollars américains et plusieurs chemises cartonnées rouge sang portant le cachet de l’étude notariale Valdivia.

À côté de lui se tenait un homme corpulent, vêtu d’un blouson de cuir élimé, tenant négligemment un pistolet automatique à la ceinture.