Dans ses notes, il décrivait sans le moindre remords comment notre mère, Claire, avait découvert au début des années deux mille que la fortune déclinante des Beauregard avait été renflouée grâce à un réseau d’escroqueries immobilières à grande échelle, spoliant des dizaines de familles modestes avec la complicité active de l’étude notariale de Maître Lambert et la protection bienveillante du préfet de région. Lorsque notre mère avait menacé de dénoncer la machination aux autorités financières, elle n’avait jamais pris le train pour cette clinique en Suisse. Elle avait été empoisonnée lentement, à petites doses régulières d’arsenic dissimulées dans ses tisanes de camomille du soir, jusqu’à ce que son cœur lâche prise sous les yeux aveugles des médecins complaisants de la ville.
Huit ans plus tard, Éléonore, furetant dans les combles à la recherche de souvenirs de notre mère, était tombée sur le journal intime de Claire racontant ses soupçons et les symptômes de son empoisonnement progressif. Au lieu de fuir, la jeune fille de dix-sept ans avait affronté notre père en face, dans ce salon même. Le soir même, profitant d’un verre de vin servi avant le dîner pour fêter soi-disant son entrée prochaine à l’université, il l’avait droguée, fait disparaître ses effets personnels le long d’une voie ferrée pour simuler une fugue tragique, et l’avait enfermée sous le plancher.
« Mon Dieu… hoquetai-je, les larmes brouillant ma vision. Mon Dieu, qu’a-t-il fait… »
Je consultai les cahiers d’écolier que j’avais remontés avec la boîte. C’était le journal d’Éléonore. Des centaines de pages noircies au crayon à papier, relatant l’obscurité continue, l’incapacité de distinguer le jour de la nuit, le bruit des pas au-dessus de sa tête, les conversations étouffées qu’elle reconnaissait parfois sans pouvoir appeler au secours, car mon père la menaçait de la priver d’eau pendant trois jours à chaque fois qu’elle frappait au plancher. Elle y racontait la lente dégradation de son corps, ses dents qui se déchaussaient à cause du manque de vitamines, la terreur des rats qui venaient rôder autour de son grabat, et surtout cette voix paternelle qui descendait une fois par mois pour lui déposer des rations de survie et lui répéter qu’elle ne reverrait jamais la lumière du soleil, qu’elle était morte pour le monde entier et que nul ne la cherchait plus.
Le bruit d’un moteur crissant sur le gravier de l’allée me fit bondir sur mes pieds.
Maria étouffa un cri d’effroi. Elle se redressa d’un bond, le regard braqué sur les fenêtres du rez-de-chaussée. À travers les voilages, j’aperçus une berline noire imposante stationnée devant le perron d’honneur. La portière claqua avec un son sec et mat.
Un homme grand, d’une soixantaine d’années, vêtu d’un pardessus sombre impeccable et tenant une serviette en cuir sous le bras, montait déjà les marches de pierre avec l’assurance d’un habitué des lieux : Maître Lambert.
« Il vient pour la signature des actes de la succession, soufflai-je en refermant précipitamment la boîte de fer. Il était censé passer à dix-sept heures. »
Éléonore s’était réveillée en sursaut. Ses prunelles dilatées étaient fixées sur la porte d’entrée en chêne massif. Elle tremblait de tout son corps d’une manière convulsive, ses dents claquant avec un cliquetis de porcelaine brisée.
« C’est lui… croassa-t-elle dans une plainte d’enfant terrifiée. C’est sa voix… Il descendait avec papa parfois… Il lui disait de se débarrasser de moi pour en finir… »
Cette révélation fit disparaître en moi toute trace de panique pour la remplacer par une rage froide, lucide et absolue. L’avocat et le notable n’étaient pas seulement des complices financiers ; ils avaient activement délibéré sur le sort d’une adolescente enfermée sous terre.
« Maria, chuchotai-je avec une fermeté implacable, aidez-la à se cacher dans le petit boudoir attenant. Fermez la double porte et restez avec elle quoi qu’il arrive. Si la situation dégénère, vous prenez la porte de service du potager et vous courez jusqu’à la gendarmerie du village voisin, pas celle de notre canton. Compris ? »
La domestique hocha la tête, puis, avec une force décuplée par l’urgence, passa les bras d’Éléonore autour de son cou et la traîna avec d’infinies précautions dans la pièce voisine, dont elle referma les battants sans bruit.
Je jetai un coup d’œil à la trappe ouverte. Impossible de la refermer complètement sans faire glisser le lourd meuble de la bibliothèque qui masquait son angle, mais j’eus le temps de rabattre le panneau de bois et de remettre en place le coin du tapis persan sur le pourtour métallique. La poussière et les traces de frottement restaient toutefois visibles pour un œil exercé.
La sonnette retentit, deux coups brefs et autoritaires, suivis immédiatement par le grincement de la serrure. Lambert possédait son propre trousseau de clés depuis la mort de mon père, sous prétexte d’inventorier les biens meubles du domaine.
« Julien ? appela une voix grave et posée depuis le grand vestibule. Êtes-vous là, mon garçon ? J’ai apporté les documents définitifs pour la vente des métairies. »
Je pris une profonde inspiration, m’essuyai le visage pour effacer les traces de mes larmes, et posai la boîte métallique derrière un coussin du canapé avant de me diriger vers l’entrée du salon.
« Dans le salon, Maître, répondis-je d’un ton que je m’efforçai de rendre neutre et las. Je vous attendais un peu plus tard. »
Maître Lambert fit son entrée. Le regard perçant derrière ses lunettes d’écaille, l’homme respirait la réussite bourgeoise et la respectabilité de province. Ses cheveux argentés étaient coupés de frais, et son écharpe de cachemire gris clair contrastait avec son teint fleuri d’amateur de bonne chère. Mais dès qu’il franchit le seuil de la pièce, son regard ne se posa pas sur moi. Il balaya instantanément le plancher avec une inquiétude réflexe.
Il remarqua le tapis déplacé. Il remarqua l’aspirateur abandonné au milieu de la pièce. Et surtout, il sentit l’odeur. Cette puanteur tenace de caveau moisi qui flottait désormais dans l’air feutré de la demeure.