« Dégage ! » ordonna-t-elle. L’homme ne se fit pas prier et dévala les marches à toutes jambes, abandonnant son complice gémissant sur le sol.

Helen poussa d’un coup d’épaule la porte de la chambre 314.

À l’intérieur, dans une atmosphère saturée par l’odeur chimique des perfusions, une femme reposait sur un lit médicalisé articulé. Son visage était d’une pâleur de cire, ses joues creusées par des années de réclusion sous neuroleptiques, mais ses cheveux châtains tombaient en mèches souples autour d’un front qui rappelait immédiatement celui de Felix. Elle ouvrit des paupières lourdes, troublées par la clarté clignotante des gyrophares de secours.

« Maximilian… ? » murmura la patiente d’une voix qui ressemblait à un souffle d’agonie entre des lèvres desséchées.

« Non », dit Helen en s’approchant, rangeant son arme pour arracher délicatement les bandes adhésives fixant le cathéter sur le dos de la main d’Éléonore. « Je m’appelle Helen. Je suis venue vous rendre votre fils. »

La lueur qui jaillit dans le regard d’Éléonore à ces mots balaya instantanément le brouillard médicamenteux qui emprisonnait son esprit. « Mon… fils ? Mon bébé est vivant ? »

« Il a neuf ans. Il s’appelle Felix. Et il vous attend. Pouvez-vous marcher ? »

Éléonore tenta de poser un pied nu sur le sol, mais ses membres atrophiés cédèrent immédiatement. Helen la saisit sous les aisselles, la hissa avec une énergie désespérée et passa un bras autour de sa propre épaule pour la soutenir. Le vacarme des sirènes se mêlait désormais aux cris du personnel soignant qui évacuait en panique les patients du rez-de-chaussée.

Elles descendirent pas à pas par l’escalier de secours extérieur en fer forgé qui grinçait sous la morsure de l’automne. La pluie avait commencé à tomber, une averse drue et glacée qui fouettait leurs visages et lavait la sueur et la terre qui maculaient la peau d’Helen. Éléonore sanglotait, non de douleur, mais d’une terreur mêlée d’un fol espoir.

Arrivées au bas de la structure métallique, elles débouchèrent sur l’allée gravillonnée menant au parc. Mais au bout de l’allée, bloquant le sentier menant à la brèche du mur d’enceinte, une berline noire blindée barrait le passage, ses feux de croisement allumés, déchirant le rideau de pluie.

La portière arrière s’ouvrit. Julian von Rabenhorst descendit posément, abrité sous un immense parapluie noir tenu par son chauffeur. Dans sa main droite, il ne tenait plus un bâton de marche, mais un pistolet automatique Walther noir mat.

« Tu as toujours eu le chic pour compliquer les choses les plus élémentaires, ma chère Helen », dit Julian d’une voix amplifiée par la cour intérieure déserte. « Je t’avais accordé jusqu’au crépuscule hier pour disparaître avec un minimum de dignité. Au lieu de cela, tu t’es transformée en criminelle armée. Vol avec effraction, agression préméditée… tu n’auras même pas le bénéfice d’un procès. Une femme hystérique abattue en état de démence par des agents de sécurité assermentés. La presse en fera une brève dans les faits divers de demain matin. »

Helen poussa doucement Éléonore derrière un pilier de béton soutenant l’escalier de fer et fit face à Julian. Elle ne leva pas son arme : elle savait que le chauffeur était armé lui aussi et qu’elle n’aurait pas le temps de tirer deux fois.

« Ton frère t’a laissé un message avant de mourir, Julian », dit-elle, sa voix portant clairement malgré le fracas de l’averse. « Il savait que tu avais scié ses conduites de freins. Il a déposé l’intégralité des preuves techniques et ses aveux enregistrés auprès du ministère public fédéral à Karlsruhe. Si je ne me présente pas avec l’enfant à Zurich avant midi, une copie intégrale sera transmise simultanément à la rédaction du Spiegel et à la brigade criminelle fédérale. »

Julian eut un rire sec, mais son regard vacilla imperceptiblement. « Tu bluffes. Maximilian était un couard. Il n’aurait jamais risqué l’effondrement du nom de famille. »

« Il ne protégeait pas votre sale nom ! » cria Helen, un feu sauvage dans la gorge. « Il protégeait son neveu ! Il protégeait l’enfant que vous avez volé au berceau pour bâtir votre fortune sur les larmes d’une femme séquestrée ! »

Julian serra la crosse de son pistolet, son visage perdant toute trace de sophistication pour ne laisser transparaître que la laideur carnassière d’un prédateur aculé. « Qu’importe. Quand vous serez mortes toutes les deux, il ne me restera plus qu’à retrouver ce môme. Sans témoins, un enfant de neuf ans se plie à toutes les versions officielles. »

Il leva son arme et visa la poitrine d’Helen.

Au même instant, un rugissement de moteur fit trembler les dalles de la cour. Le break de Christian Voss franchit en trombe les buissons de lauriers bordant l’allée, pulvérisant la barrière en bois d’un accès de service. Le véhicule dérapa sur le gravier mouillé, percutant de plein fouet la berline de Julian sur son flanc latéral dans un fracas titanesque de tôle froissée et d’éclats de verre trempé.

Le souffle du choc projeta le chauffeur au sol. Julian, déséquilibré, perdit son parapluie et lâcha son arme qui glissa sous les débris de carrosserie.

La portière passager du break s’ouvrit à la volée. Voss en sortit, un fusil de chasse de calibre 12 braqué directement sur la poitrine de Julian, qui gisait à quatre pattes sur le gravier trempé, maculé de boue.

« Reste immobile si tu tiens à voir le coucher du soleil, Julian », hurla Voss dans le vent.

À l’intérieur de la voiture, la vitre arrière s’abaissa lentement. Felix, le bras emprisonné dans son plâtre tout blanc, regardait fixement l’homme à terre. Il n’y avait plus de panique dans les yeux du garçon, seulement le regard lucide d’un enfant qui venait de contempler le vrai visage du monstre qui avait hanté sa famille.

Helen aida Éléonore à se relever. Elle la guida vers la voiture ouverte.