Ils quittèrent la clinique par la porte de service des cuisines, évitant l’accueil principal. Voss les fit monter à bord d’un break banalisé aux vitres teintées. Au lieu de rouler vers le sud, Voss bifurqua vers l’ouest, plongeant dans le massif boisé du Rheingau pour semer toute filature électronique potentielle. Les téléphones portables avaient été éteints et débarrassés de leurs batteries dès la sortie du parking.
Durant les six heures que dura la traversée clandestine à travers les routes secondaires de la Forêt-Noire, Felix se rendormit contre Helen. La jeune femme ne fermait pas l’œil. Elle étudiait méticuleusement les copies de rapports financiers, les plans cadastraux du domaine de Saint-Lukas et les photographies d’Éléonore que Voss avait amassés durant des mois d’investigation solitaire. Sur l’un des clichés, pris lors d’un gala de charité douze ans auparavant, une jeune femme aux cheveux châtains et aux yeux ambrés souriait avec une grâce timide. La ressemblance avec le profil endormi de Felix était frappante.
Le domaine Saint-Lukas se dissimulait au fond d’un parc boisé sur les rives allemandes du lac de Constance, non loin de la ville de Radolfzell. C’était une forteresse médicale du XIXe siècle, flanquée de murs de briques de trois mètres de haut surmontés de barbelés et de caméras thermiques. C’est là que les grandes familles de l’industrie allemande venaient enfermer leurs héritiers encombrants, les fous, les drogués et les lanceurs d’alerte intrafamiliaux, à l’abri des regards indiscrets.
À six heures du matin, une brume épaisse montée du lac enveloppait les frondaisons centenaires. Voss gara la voiture dans un chemin forestier abandonné, à huit cents mètres du portail secondaire réservé aux livraisons d’oxygène et de vivres.
« Le directeur médical s’appelle Hartmann », chuchota Voss en chargeant un revolver compact qu’il glissa sous son aisselle. « C’est un mercenaire en blouse blanche. Mais il est lâche. S’il comprend que le vent tourne et que les comptes suisses de Julian risquent d’être gelés par une enquête pour meurtre, il négociera. »
« Felix reste ici avec toi », ordonna Helen.
« Pas question que tu y ailles seule », répliqua sèchement le journaliste. « Si les gardes de Julian sont déjà sur place, tu marches tout droit vers un abattoir. »
« Si Julian t’aperçoit, il ouvrira le feu sans sommation », répliqua Helen en nouant ses cheveux bruns sous une casquette sombre. « Il me méprise trop pour me considérer comme une menace physique. Pour lui, je suis une pauvre souillon écervelée et terrorisée venue implorer de l’argent. C’est cette arrogance qui le perdra. Donne-moi le pistolet. »
Voss hésita, scrutant la détermination implacable gravée sur les traits de la jeune femme. Lentement, il retira l’arme de son étui et la lui tendit avec un chargeur supplémentaire. « La sûreté est sur le côté gauche. Ne tire que si tu n’as pas le choix. Dès que tu es à l’intérieur du pavillon central, déclenche l’alarme incendie du sous-sol : les portes magnétiques de secours s’ouvriront automatiquement pendant trois minutes pour évacuer les patients. »
Helen glissa l’acier froid dans la poche profonde de sa veste de pluie, embrassa le front tiède de Felix qui se pelotonnait sous un plaid, et s’évanouit dans la grisaille vaporeuse du parc.
Elle franchit le mur d’enceinte en profitant d’un angle mort créé par la chute récente d’un chêne déraciné par les tempêtes d’automne. Ses baskets s’enfonçaient silencieusement dans le tapis de feuilles mortes détrempées. Les projecteurs automatiques balayaient la pelouse centrale avec une régularité mécanique. Helen courut courbée en deux, glissant d’un massif de rhododendrons à un autre jusqu’à atteindre l’entrée des cuisines du sous-sol. Une porte métallique était entrouverte par un cuisinier matinal qui déchargeait des caisses de légumes. Profitant d’un instant d’inattention, elle se faufila dans le couloir carrelé imprégné d’une odeur écœurante d’eau de Javel et de chou bouilli.
Elle monta les escaliers de service en colimaçon, le cœur battant à tout rompre. À chaque étage, des écriteaux indiquaient les sections. Pavillon A : Gériatrie fermée. Pavillon B : Thérapies intensives. Pavillon C : Unité de soins spéciaux sous tutelle privée. C’était là.
Le couloir du troisième étage était plongé dans une pénombre clinique. À l’extrémité, devant la chambre numéro 314, deux hommes en costumes sombres sans cravate buvaient du café dans des gobelets en carton, adossés au chambranle. Des gardes privés engagés par Julian. La présence de ces hommes confirmait l’intuition de Voss : Julian savait qu’Helen chercherait à comprendre, et il avait verrouillé le piège.
Helen ne disposait que de quelques secondes avant d’être repérée. Elle fit demi-tour, repéra le boîtier rouge de l’alarme d’incendie fixé près de la cage d’ascenseur, brisa la fine vitre de protection avec la crosse du revolver et pressa violemment le bouton poussoir.
Une sirène stridente déchira instantanément le silence feutré de la clinique, accompagnée par le clignotement hystérique des gyrophares stroboscopiques fixés au plafond. Un déclic pneumatique sourd retentit sur toute la longueur de la coursive : les gâches magnétiques des chambres et des issues d’urgence venaient de se déverrouiller.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » aboya l’un des gardes en allemand avec un accent bavarois rugueux.
Helen surgit au coin du couloir, pointant l’arme à deux mains devant elle. « Les mains en l’air ! Reculez loin de cette porte ! »
Les deux hommes eurent un instant de stupeur. L’un d’eux porta la main sous son aisselle pour dégainer son arme de service, mais Helen n’hésita pas une fraction de seconde. Elle visa la cuisse droite de l’homme le plus menaçant et pressa la détente. Le coup de feu résonna avec un fracas assourdissant dans l’espace confiné. La balle traversa le tissu du pantalon, arrachant un hurlement de douleur au mercenaire qui s’effondra sur le lino vert, les mains crispées sur sa blessure sanglante.
Le second vigile, sidéré par la détermination glaciale de cette femme qu’on lui avait décrite comme une proie docile, leva immédiatement les paumes en l’air, reculant précipitamment vers l’escalier opposé.