« Et Maximilian ? » balbutia-t-elle, les larmes coulant sans fin sur ses joues de marbre. « Pourquoi a-t-il fait ça ? Pourquoi ? »

« Parce qu’il était dévoré par la culpabilité », répondit Voss d’un ton d’une tristesse infinie. « En te donnant l’enfant d’Éléonore, il pensait sauver la vie du bébé des griffes de Julian tout en comblant le vide de la tragédie que tu venais de subir. Julian voulait faire disparaître le bébé dans un orphelinat anonyme d’Europe de l’Est pour effacer toute descendance directe d’Éléonore. Maximilian l’a subtilisé en t’utilisant comme couverture parfaite : qui soupçonnerait une jeune serveuse sans antécédents d’élever l’héritier légitime du quart du patrimoine von Rabenhorst ? Pendant dix ans, Maximilian a gardé le secret. Mais le mois dernier, les médecins ont annoncé à Julian que son propre cancer du pancréas ne lui laissait pas deux ans à vivre. Sans enfant, Julian devait trouver un moyen de liquider les actifs de la holding sans que personne ne vienne réclamer les biens sous séquestre d’Éléonore. Il a commencé à fouiller dans les archives suisses. Il a découvert la falsification des registres d’état civil. »

Helen s’approcha lentement du lit de Felix. Le petit garçon dormait profondément, les traits détendus par les analgésiques. Il avait la respiration paisible de l’innocence bafouée. Sang de son sang ou non, ce garçon était son fils. Elle l’avait lavé, nourri, éduqué, aimé de chaque parcelle de son âme. Le lien qui les unissait n’avait pas été scellé par l’ADN, mais par dix années de dévouement absolu et de tendresse inconditionnelle.

« Maximilian ne fuyait pas », comprit soudain Helen, la voix raffermie par une lucidité glaciale. « La nuit où sa voiture s’est écrasée contre un chêne sur la route de Taunusstein… ce n’était pas un accident dû au verglas. »

Voss hocha gravement la tête. « Les freins de sa berline ont été sabotés hydrauliquement. J’ai eu accès aux photos du rapport d’expertise rejeté par le procureur de Wiesbaden. Une valve du circuit de freinage avait été cisaillée à l’acide. Julian savait que Maximilian allait tout révéler à la justice suisse pour mettre Felix sous protection internationale avant que Julian ne mette la main sur lui. Julian a tué son propre frère. »

« Et Éléonore ? » demanda Helen, chaque mot pesant désormais comme une lame de guillotine. « Qu’ont-ils fait d’elle ? »

Voss hésita, puis sortit une dernière feuille de sa besace. « Officiellement, elle a été déclarée en état de mort cérébrale à la suite d’une tentative de suicide il y a trois ans. Elle est maintenue dans un sanatorium privé hautement sécurisé près du lac de Constance, le domaine Saint-Lukas. Julian paie une fortune mensuelle pour la garder sous sédatifs lourds sous un faux nom, afin de continuer à exercer les droits de vote de ses actions par procuration tutélaire. Mais si un tribunal prouve que son fils biologique est vivant et que son internement était une machination, non seulement Julian perd tout contrôle sur le conglomérat, mais il finit ses jours derrière les barreaux pour assassinat, séquestration aggravée et spoliation d’héritage. »

Helen essuya ses joues d’un revers de manche rageur. La femme craintive et brisée qui avait franchi les portes de la villa quelques heures plus tôt était morte. À sa place se tenait une force nue, forgée dans l’injustice et la trahison.

« Qu’y a-t-il dans ce testament suisse dont Julian m’a montré un extrait ? »

« C’est le testament olographe de Maximilian, rédigé devant le notaire Keller à Zurich la veille de son meurtre. Il y joint les résultats des tests d’ADN réalisés à la naissance entre Felix et Éléonore, certifiés conformes sous scellés. Maximilian y déclare également que si sa mort survenait de manière suspecte, l’intégralité de sa fortune personnelle et ses parts dans la société passeraient sous la tutelle exclusive de la mère légale de l’enfant… c’est-à-dire toi, Helen. Mais l’original est sous séquestre chez ce notaire, qui a reçu pour consigne de ne l’ouvrir que si tu te présentes en personne avec Felix et une preuve matérielle de l’identité de l’enfant. »

« Julian n’a donc qu’une copie incomplète. »

« Exactement. La note qu’il t’a montrée était tronquée. Maximilian n’a pas écrit Si Helen découvre un jour qui est la véritable mère de Felix, elle nous détruira tous par haine envers toi. La phrase complète, d’après les brouillons retrouvés dans le coffre secret de Maximilian à Francfort, était : Si Helen découvre un jour qui est la véritable mère de Felix, elle détruira toute la dynastie von Rabenhorst pour le protéger, et elle aura raison. »

Helen poussa un long soupir. Une lueur d’acier brûlait dans ses prunelles. « Il savait que je n’aurais aucune pitié. »

« Aucune pitié ne suffira face à Julian », prévint Voss. « Il possède des hommes de main qui n’ont rien à envier à des mercenaires. À cette heure, les gares et les aéroports de Hesse sont sous surveillance. Si nous prenons l’autoroute vers la frontière suisse, nous nous ferons intercepter avant même d’atteindre Heidelberg. »

« Alors nous n’irons pas en Suisse par les voies ordinaires », déclara Helen en se penchant pour réveiller doucement l’enfant. « Nous allons d’abord récupérer ce que Julian chérit le plus au monde : l’illusion de son impunité. »

Felix ouvrit des yeux ensommeillés, grimaçant lorsque son bras bougea sous les draps. Helen le prit dans ses bras avec une douceur infinie. « N’aie pas peur, mon grand. Maman est là. On part en voyage. »

« Où est-ce qu’on va, maman ? » murmura l’enfant d’une voix pâteuse. « L’oncle Julian va revenir ? »

« Non », répondit-elle d’une voix sans tremblement. « L’oncle Julian va bientôt apprendre ce qu’il en coûte de toucher à un enfant. »