— Attends ! cria Julien en levant les mains, la terreur déformant ses traits. C’est toi qui l’as tuée, Arthur ! C’est toi qui as mis ces pilules dans son verre ce soir-là ! Je le sais ! Éléonore voulait partir avec moi, elle voulait tout te révéler ! Tu l’as droguée avant qu’elle ne prenne le volant !
Mon cœur cessa de battre.
Arthur eut un rictus imperceptible. Un sourire d’orgueil monstrueux.
— Elle appartenait aux Delambre. Une Delambre ne part pas avec un déchet comme toi. Elle a choisi sa fin dès l’instant où elle a cru pouvoir me défier. Et toi… tu vas la rejoindre.
Son doigt commença à presser la détente.
Je n’eus pas le temps de réfléchir. Il n’y avait plus d’étudiante en droit, plus de fille adoptive, plus d’enfant apeurée. Il n’y avait qu’une bête traquée qui refusait de devenir la complice d’un double meurtrier.
— PAPA !
Mon hurlement déchira la nuit.
Je me jetai contre la porte vermoulue du pavillon de toutes mes forces. Les gonds rouillés cédèrent sous l’impact, et je m’écroulai sur le sol de terre battue au milieu d’un nuage de poussière et d’éclats de bois.
Arthur sursauta, son tir déviant d’une fraction de seconde.
Le coup de feu retentit dans l’espace clos avec un fracas assourdissant. La balle vint se loger dans la poutre au-dessus de la tête de Julien, projetant une pluie d’échardes.
Julien, profitant de la diversion inespérée, poussa un hurlement animal et se rua sur Arthur. Les deux hommes s’effondrèrent l’un sur l’autre dans un corps-à-corps féroce. Des coups sourds furent échangés, le souffle court des deux rivaux emplissant la pièce de grognements étouffés.
L’arme glissa sur la terre battue et vint heurter mon pied nu.
Le métal était encore chaud de la poudre brûlée.
— Clara ! Tue-le ! hurla Arthur, la gorge serrée par le bras musculeux de Julien qui tentait de l’étouffer. Prends l’arme ! Tire sur lui ! Il va te détruire !
Julien tourna vers moi un visage ensanglanté, ses yeux emplis d’une panique démentielle.
— C’est lui le monstre, Clara ! Il a assassiné ta mère ! Il te tuera si tu ne lui obéis pas !
Mes mains se refermèrent sur la crosse de bois quadrillé du revolver. Le poids de l’arme était écrasant, presque irréel. Je me relevai lentement, chancelante, le canon pointé devant moi.
Les deux hommes cessèrent de bouger. Figés dans leur étreinte mortelle, le regard braqué sur moi, ils attendaient mon jugement. Deux monstres. L’un qui m’avait engendrée dans la violence et voulait mon argent ; l’autre qui m’avait élevée dans le mensonge et avait assassiné ma mère pour préserver son orgueil aristocratique.
— Lâche-le, Julien, dis-je d’une voix blanche, glaciale, d’où toute trace de peur avait miraculeusement disparu.
Julien desserra lentement son étreinte et recula à quatre pattes, les mains levées, tremblant comme une feuille.
Arthur se redressa avec difficulté, crachant un filet de sang sur le col de sa robe de chambre déchirée. Un rictus de soulagement et de triomphe commença à étirer ses lèvres tuméfiées.
— Bien, ma fille… murmura-t-il en tendant la main vers moi. Donne-moi ça. Tu as fait ce qu’il fallait. Nous allons régler ça ensemble. Comme nous l’avons toujours fait.
Il fit un pas vers moi.
Je levai le canon de l’arme et le pointai exactement entre ses deux yeux.
Le rictus d’Arthur se figea net. La lueur de triomphe s’éteignit dans ses prunelles pour laisser place à une incompréhension totale.
— Clara ? Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu fais ?
— Tu as mis ces sédatifs dans son verre, n’est-ce pas ? demandai-je, mon bras tendu sans l’ombre d’un tremblement. Ce n’était pas un suicide. Tu l’as empoisonnée à petit feu pour qu’elle perde le contrôle de son véhicule.
Arthur resta muet. Pour la première fois depuis que j’étais au monde, je voyais la terreur pure dans le regard de cet homme. Non pas la peur de mourir, mais la terreur absolue d’être démasqué, mis à nu devant celle qu’il considérait comme sa créature.
— Elle voulait m’enlever la seule chose qui comptait pour moi, murmura-t-il enfin, la voix brisée, sans chercher à nier. Elle voulait t’emmener avec ce… ce déchet. Tu aurais grandi dans le ruisseau, au milieu de la fange ! Je t’ai offert une vie d’aristocrate, un avenir, un nom respectable !
— Tu m’as offert une cage dorée bâtie sur le cadavre de ma mère, répondis-je.
Au loin, le hurlement strident des sirènes déchira la brume de la nuit.
Un son puissant, multiple, qui se rapprochait à vive allure sur la route départementale longeant notre propriété.
Arthur écarquilla les yeux, horrifié.
— La police ? Tu… tu as appelé la police ?
De ma main gauche, je sortis mon téléphone de ma poche et le tournai vers lui. L’écran était allumé depuis plus de dix minutes. L’appel vers le commissariat central était toujours actif, le haut-parleur retransmettant en direct chaque mot, chaque aveu, chaque menace prononcée dans le pavillon de chasse.
— J’ai composé le 17 avant de sauter de la fenêtre du bureau, papa. J’ai laissé la ligne ouverte. Ils ont tout entendu. Depuis le premier mot jusqu’à tes aveux de meurtre avec préméditation.
Le silence qui suivit fut plus terrible que n’importe quelle déflagration.
Arthur Delambre comprit que la forteresse venait de s’effondrer. Que l’expert-comptable respecté, l’homme influent, le notable intègre n’était plus qu’un assassin cerné par ses propres aveux enregistrés sur les serveurs de la police nationale.
Ses genoux fléchirent. Il s’écroula sur le sol de terre battue, non pas terrassé par une balle, mais anéanti par la seule arme qu’il m’avait lui-même appris à manier : la rigueur implacable des faits.
Julien Vance tenta de ramper vers le sac de billets posé sur la table, mais je tournai aussitôt le revolver vers lui, le regard si chargé de mépris qu’il s’arrêta net, levant à nouveau les mains en gémissant comme un chien battu.