Il ne regardait pas Hélène. Il ne regardait pas Camila. Il me fixait. Ses yeux gris, d’ordinaire si chauds, étaient devenus deux abîmes insondables d’où suintait une panique silencieuse, presque animale.
— Clara… ne l’écoute pas. Elle invente tout pour nous détruire. Donne-moi ces papiers.
Il fit un pas vers moi. Sa main s’avança, ouverte, tremblotante. Pour la première fois de ma vie, je reculai d’un pas, terrifiée par l’homme qui m’avait bercée.
— C’est ton écriture, papa ? demandai-je dans un souffle ténu.
Il hésita. Cette fraction de seconde d’hésitation fut un coup de poignard plus douloureux que toutes les injures de Camila.
— C’est… une affaire complexe, Clara. C’est pour nous protéger. Je t’expliquerai tout. Mais pas devant elles.
— Tu ne lui expliqueras rien du tout, ricana Hélène en saisissant sa fille par le bras pour l’entraîner vers la sortie. Tu es un monstre froid, Arthur. Et le pire, c’est que la petite idiote a passé sa vie à te vénérer. Viens, Camila. Laissons les fantômes régler leurs comptes.
La porte d’entrée claqua au rez-de-chaussée. Le silence qui retomba sur la maison n’était pas un apaisement ; c’était le vide assourdissant qui suit une détonation.
Mon père restait planté au milieu de ma chambre, le regard fixé sur les feuilles que je serrais contre ma poitrine.
— Va dans ta chambre, papa, dis-je d’une voix sourde, dépourvue de toute émotion.
— Clara, s’il te plaît, laisse-moi…
— Va dans ta chambre. Maintenant.
Il me regarda, sembla vouloir lutter, puis s’affaissa imperceptiblement, comme si son armure venait de se fissurer de l’intérieur. Il tourna les talons sans un mot de plus et descendit l’escalier à pas lourds.
La nuit ne m’apporta aucun sommeil. Assise en tailleur sur mon lit, les genoux remontés contre mon menton, j’avais étalé les documents sous la lumière crue de ma lampe de bureau.
Je n’étais pas naïve. Mon père était expert-comptable judiciaire auprès des tribunaux. Il passait ses journées à traquer les fraudes, à analyser les écritures comptables falsifiées, à déceler les signatures contrefaites dans les dossiers de faillite frauduleuse. S’il y avait un homme sur cette terre capable de falsifier un paraphe sans laisser de traces évidentes, c’était lui. Mais pourquoi cette hésitation sur la hampe ? Pourquoi ce manque d’assurance sur le r ?
Ce n’était pas une copie faite à la hâte. C’était le geste de quelqu’un qui connaissait la signature par cœur, mais qui avait écrit sous la contrainte, ou dont la main avait refusé de parfaire le crime.
Vers trois heures du matin, lorsque les craquements de la vieille bâtisse cessèrent et que la respiration pesante de mon père confirma qu’il s’était assoupi dans son aile de la maison, je me glissai hors de mon lit. Pieds nus, je descendis l’escalier en évitant les marches qui grinçaient.
Le bureau d’Arthur était le sanctuaire interdit de notre foyer. Fermé à clé depuis que j’étais en âge de marcher. Mais ce soir-là, dans le tumulte du départ d’Hélène et de sa fille, mon père avait commis une erreur impardonnable pour un homme de sa rigueur : le trousseau de clés était resté fiché dans la serrure en laiton.
La porte pivota sans un bruit. L’odeur familière de papier ancien, de cire d’abeille et de tabac froid m’enveloppa. Je refermai derrière moi en poussant le loquet intérieur.
À la lueur de la torche de mon téléphone, la pièce prenait des allures de crypte. De hauts classeurs d’archives s’alignaient sur les rayonnages en chêne massif. Je contournai le grand bureau acajou et m’assis dans son fauteuil en cuir usé.
Je fouillai d’abord les tiroirs supérieurs : stylos de collection, timbres fiscaux, relevés d’honoraires sans intérêt. Le tiroir du bas, à droite, était verrouillé par une petite serrure cylindrique. Je cherchai sur le trousseau resté sur la porte : une petite clé dorée s’y trouvait. Mon cœur battait avec une violence telle que mes tempes bourdonnaient. La clé tourna avec un déclic feutré.
À l’intérieur, aucun dossier financier récent. Juste une vieille boîte en fer-blanc, rouillée aux coins, portant le logo passé d’une marque de biscuits des années quatre-vingt-dix.
J’ouvris le couvercle.
Il n’y avait pas d’argent. Pas d’or. Seulement des lettres, des photographies jaunies, et un épais dossier médical frappé du sceau d’une clinique privée suisse dont je n’avais jamais entendu parler.
Je saisis la première photographie. C’était ma mère, Éléonore. Elle était radieuse, vêtue d’une robe d’été blanche, assise sur un banc de pierre. Dans ses bras, un bébé emmailloté : moi. Mais ce qui me glaça le sang, ce fut l’arrière-plan. Derrière elle se tenait un homme dont le visage avait été minutieusement découpé à la lame de rasoir. Ne restait que sa silhouette : des épaules étroites, une posture voûtée, une alliance d’or blanc à l’annulaire gauche. Mon père ne portait pas d’or blanc ; sa bague de mariage était en or jaune massif.
Mes mains commencèrent à trembler de manière incontrôlable. Je pris le dossier médical.
Rapport d’autopsie et de réquisition judiciaire – 14 octobre 2011.
Nom de la victime : Éléonore Delambre, née Vance.
Cause du décès : Polytraumatisme consécutif à un choc frontal.
Remarque toxicologique : Présence anormale de sédatifs à haute dose dans le sang de la victime.
Un accident de la route ? Les sédatifs… ma mère ne prenait jamais de médicaments, mon père me l’avait répété cent fois en vantant sa vitalité naturelle.
Je continuai de fouiller frénétiquement dans la boîte. Sous les lettres d’amour d’une jeunesse oubliée, se trouvait un document notarié daté de trois mois avant la mort de ma mère.
Testament olographe d’Éléonore Vance épouse Delambre.
Mes yeux dévorèrent les lignes d’une écriture élégante, penchée, d’une régularité parfaite. L’écriture de ma mère, que je ne connaissais que par quelques cartes postales conservées dans ma boîte à bijoux.