Il pointa un doigt tremblant vers le rapport d’autopsie.
— Le jour de l’accident, elle avait pris une dose massive de somnifères. Ce n’était pas un simple dérapage sur une route mouillée, Clara. C’était un suicide. Elle a projeté sa voiture contre un platane à cent vingt kilomètres à l’heure. Parce que Julien venait d’obtenir, par le biais d’un chantage ignoble et de ce testament frauduleux rédigé sous la menace, la promesse de ta garde si elle disparaissait.
Mes bras retombèrent mollement le long de mon corps. La vérité était un gouffre sans fond, un poison lent qui détruisait chaque souvenir d’enfance, chaque câlin, chaque mot doux susurré au coucher.
— Alors… tu m’as menti toute ma vie. Tu m’as inventé une mère parfaite, un père aimant, une enfance préservée… sur un champ de ruines ?
— Je voulais te sauver ! sanglota mon père, cet homme que j’avais toujours cru invincible, recroquevillé sur lui-même comme un vieillard brisé. J’ai falsifié la signature de Julien pour annuler ses droits. J’ai passé vingt ans à surveiller mes arrières. J’ai changé ma propre signature après sa mort présumée pour que nul ne puisse remonter les actes notariés de l’époque. Mais il n’était pas mort. Il a réapparu il y a deux ans. Il avait besoin d’argent pour ses dettes de jeu. Il m’a dit : « Soit tu paies, soit je raconte tout à Clara. Je lui montre les tests ADN. Je lui dis qu’elle est le fruit d’un viol et que sa mère s’est tuée à cause d’elle. »
Un frisson glacial me parcourut l’échine. La cruauté de ce récit dépassait l’entendement. Mais mon esprit d’étudiante en droit, affûté par des années de rigueur intellectuelle héritée paradoxalement de cet homme en face de moi, perçut une faille. Une dissonance terrible dans la mélodie du mensonge.
Je baissai les yeux vers la boîte en fer-blanc.
Il y avait une facture, tout au fond. Une facture récente, datée de trois semaines plus tôt.
Émise par un armurier de la ville voisine.
Pour l’achat de munitions de calibre 9 mm. Celles-là mêmes qui garnissaient sans doute le chargeur du revolver posé sur le bureau.
Et à côté, un reçu de virement.
Le destinataire n’était pas un compte au Luxembourg au nom de Julien Vance.
Le destinataire était : Cabinet Meunier & Associés – Détectives privés.
Objet : Localisation définitive cible J.V. – Rapport final remis le 4 novembre.
Hier. Le rapport avait été remis hier.
Je relevai lentement la tête vers Arthur Delambre.
— Tu dis qu’il te faisait chanter jusqu’à aujourd’hui ? demandai-je, ma voix redevenue étrangement calme, presque clinique.
— Oui. Jusqu’à son dernier message d’hier matin.
— Alors pourquoi as-tu payé un détective privé pour le localiser, papa ? Si tu savais où lui envoyer l’argent, pourquoi le chercher ?
Mon père se figea. Le masque d’affliction se pétrifia sur son visage. Ses yeux cessèrent de pleurer. Une lueur nouvelle, sombre, impitoyable, s’alluma dans ses prunelles.
— Et pourquoi as-tu acheté des balles pour cette arme il y a trois semaines, si tu te contentais de subir son chantage ?
Un long silence s’installa. Un silence bien différent du précédent. Ce n’était plus le silence de la honte, mais celui de la chasse.
Mon père se redressa lentement. Sa stature imposante reprit toute sa place dans la pièce. Ses épaules ne tremblaient plus. L’homme brisé n’avait été qu’une illusion passagère, une dernière ligne de défense pour préserver son secret.
— Julien Vance est un parasite, Clara, dit-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain. Une vermine qui a détruit la femme que j’aimais et qui menaçait de détruire mon chef-d’œuvre.
— Ton chef-d’œuvre ? répétai-je dans un souffle d’horreur.
— Toi. C’est moi qui t’ai façonnée. C’est moi qui t’ai inculqué la droiture, l’intelligence, la fierté. Tu portes mon nom, tu as mes manières, tu penses comme moi. Tu es ma fille, par la volonté et par l’esprit, bien plus que par le sang. Tu crois que j’allais laisser cet avorton briser vingt ans d’efforts ? Tu crois que j’allais le laisser salir ce que j’ai mis une vie à bâtir ?
Il posa sa large main sur la crosse du revolver.
— L’argent de ton compte… je ne lui ai pas tout donné. Seule une partie a servi à l’appâter, à le faire sortir de sa tanière, à le convaincre de venir ici, ce soir, pour un « règlement définitif ».
Mon sang ne fit qu’un tour.
— Il vient ici ?
— Il est déjà là, murmura mon père en jetant un regard vers la fenêtre qui donnait sur le parc plongé dans le noir. Il m’attend près du vieux pavillon de chasse au fond du jardin. Il croit qu’il va repartir avec les cinquante mille derniers euros en liquide que je lui ai promis.
Arthur se leva. Il prit l’arme, vérifia le barillet avec une aisance professionnelle glaçante, puis glissa le revolver dans la poche profonde de sa robe de chambre.
— Camila a fait une scène stupide ce soir. Elle a failli tout faire capoter en poussant sa mère à fouiller dans mes affaires. Mais au fond, cela ne change rien. Dans une heure, Julien Vance n’existera plus. Son corps disparaîtra là où personne n’ira jamais le chercher. Et toi et moi, Clara… nous pourrons enfin vivre en paix.
— Tu vas commettre un meurtre ! hurlai-je en me levant à mon tour pour lui barrer le passage. Tu es devenu fou ! Tu es un monstre !
Il s’arrêta à quelques centimètres de moi. Son visage était si proche que je pouvais sentir son haleine mêlée de café froid et de nicotine. Il posa sa main libre sur ma joue, avec une douceur si terrifiante que mes jambes manquèrent de se dérober sous moi.