« Si elle découvre ce que son père a laissé dans le coffre, nous sommes finis. »
La voix de Solène résonnait en boucle dans son esprit, exacte, stridente, dénuée de tout artifice. Son père, Henri Lemaire, grand architecte d’intérieur et homme d’une intégrité sans faille, était mort subitement deux ans auparavant d’une crise cardiaque foudroyante. Du moins, c’était la version officielle. À l’époque, Raphaël s’était rapidement proposé pour régler la succession, épaulé par Solène, cette “amie de la famille” omniprésente et glaciale qui gérait le patrimoine financier des Lemaire. Victoire, dévastée par le deuil, avait signé tous les documents qu’on lui présentait sans poser une seule question.
Elle descendit devant un petit hôtel discret du 11ème arrondissement, loin du luxe étouffant du 16ème. Dans la chambre exiguë qui sentait la lavande sèche et le vieux parquet, Victoire ne dormit pas. Elle passa la nuit entière à transcrire mot pour mot l’enregistrement audio sur un carnet, annotant chaque hésitation, chaque menace, chaque nom cité.
Au petit matin, le soleil crasseux de Paris traversa les rideaux. Victoire observa son reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Les cernes étaient sombres, ses joues creusées par la terreur des heures passées, mais ses yeux avaient perdu la naïveté qui l’avait aveuglée pendant quatre ans de mariage.
Elle devait savoir ce que son père avait laissé.
Le problème principal résidait dans l’emplacement de ce coffre. Son père possédait une étude au sous-sol de l’ancienne maison familiale à Fontainebleau, revendue un an après son décès à une société écran. Victoire s’était toujours demandée pourquoi Raphaël avait insisté pour brader ce bien si cher à son cœur. Elle comprenait désormais : la société propriétaire n’était autre qu’une filiale rattachée au cabinet d’affaires de Solène.
À 9 heures du matin, Victoire passa un appel depuis un téléphone prépayé acheté dans un bureau de tabac. Elle composa le numéro de Marc Durand, un ancien collaborateur de son père, écarté sans ménagement par Raphaël juste après les funérailles.
— Marc ? C’est Victoire.
Il y eut un long silence à l’autre bout du fil, troublé seulement par le grésillement de la ligne.
— Victoire… Mon Dieu. J’ai appris pour ton départ du cabinet. Que se passe-t-il ? Raphaël m’a dit que tu étais partie vous reposer en Suisse…
— Raphaël ment. Marc, j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé les trois derniers mois avant la mort de mon père. Qu’est-ce qu’il dessinait ? Pour qui travaillait-il réellement ?
Marc hésita, sa respiration se fit plus lourde.
— Victoire, ton père était inquiet. Les six derniers mois, il refusait d’utiliser l’ordinateur de l’agence. Il travaillait uniquement sur papier, à l’ancienne. Il me disait souvent que certains chantiers d’aménagement pour des personnalités politiques et des banquiers privés servaient de couverture pour de l’extorsion et des écoutes clandestines. Il disait : “Marc, si je ne me plie pas à leurs exigences de dissimulation d’actifs, ils ruineront Victoire.”
Un frisson de pure glace traversa la colonne vertébrale de la jeune femme.
— Il travaillait pour Raphaël et Solène ?
— Pas pour eux. À cause d’eux. Raphaël n’a jamais été un investisseur immobilier talentueux, Victoire. C’était un prête-nom, un rabatteur pour le réseau de Solène. Et ton père avait découvert que les fondations du patrimoine des Lemaire étaient entièrement vérolées par leur blanchiment.
— Où mettait-il ses notes de travail personnelles ?
— Il avait une cachette. Pas dans un coffre de banque, c’était trop risqué. Il utilisait le vieux coffre-fort mural de la dépendance de Fontainebleau. Mais c’est impossible d’y entrer aujourd’hui, le site est sous vidéosurveillance renforcée.
Victoire esquissa un sourire amer. Fontainebleau. L’endroit où elle avait grandi. Elle connaissait chaque brique, chaque passage d’aération, chaque ombrage du jardin.
PARTIE 3 — DANS L’OMBRE DE FONTAINEBLEAU
La nuit tombait sur le domaine de Fontainebleau, noyant la forêt environnante dans une brume épaisse et hostile. Victoire avait enfilé des vêtements sombres et amples pour masquer son ventre débutant et ne pas entraver ses mouvements. Elle s’était infiltrée par le petit portail en fer forgé du potager, dont la serrure n’avait jamais été changée.
Elle s’accroupit derrière le massif de rhododendrons, observant la façade de la grande bâtisse en pierre. La caméra principale balayait l’allée centrale selon un cycle rigoureux de quarante-cinq secondes. Victoire compta mentalement : Un, deux, trois… Dès que l’objectif s’orienta vers le garage, elle s’élança dans l’herbe mouillée, glissant sans bruit jusqu’au soupirail de la dépendance.
La lucarne du sous-sol était verrouillée par un simple loquet rouillé. Avec un petit pied-de-biche dégoté dans la remise du jardinier, elle fit levier. Le bois céda dans un craquement étouffé. Elle se glissa à l’intérieur, retombant souplement sur le sol de terre battue.
L’odeur d’humidité, de vieux papier et de poussière d’autrefois l’enveloppa instantanément. C’était ici que son père passait ses dimanches à travailler sur ses maquettes.
Victoire alluma sa petite lampe de poche, en veillant à masquer le flux lumineux avec sa main pour ne laisser filtrer qu’un halo ténu. Elle se dirigea vers le fond du sous-sol, là où s’élevait autrefois la grande étagère en chêne massif. L’étagère avait été déplacée, mais les traces au sol subsistaient.
Derrière un panneau de doublage en contreplaqué, elle découvrit l’encadrement en acier d’un coffre de sécurité encastré dans la roche.
Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. Le code. Quel pouvait être le code ? Elle essaya la date de naissance de sa mère : erreur. Sa propre date de naissance : erreur. Le voyant rouge clignota de manière menaçante. À la troisième tentative infructueuse, le coffre se bloquerait définitivement et une alarme silencieuse retentirait.
Elle ferma les yeux, se remémorant les paroles de son père lors de leur dernière promenade dans ce même jardin : “Victoire, la vérité ne réside pas dans le jour où l’on naît, mais dans le jour où l’on comprend qui l’on est.”
Le jour où il lui avait offert sa première boussole d’architecte. Le 14 mai. La combinaison devait comporter six chiffres. Elle tapa : 1 4 0 5 8 9.