L’une avait passé sa vie dans des bureaux prestigieux.

L’autre avait nettoyé ceux des autres.

Pourtant, derrière ces différences, elles retrouvaient les mêmes yeux, les mêmes traits et les mêmes souvenirs.

Étienne tira doucement sur la manche de sa mère.

« Maman, j’ai trouvé ta sœur ! »

Claire ne répondit pas.

Ses lèvres tremblaient.

Puis elle demanda :

« Pourquoi es-tu venue ? »

Isabelle sentit son cœur se serrer.

« Parce que ton fils m’a retrouvée. Et parce que j’aurais dû venir bien avant. »

Claire détourna les yeux.

« Vingt-six ans, Isabelle. »

« Je sais. »

« Vingt-six ans sans te voir. »

Isabelle baissa la tête.

« Je sais. »

Claire regarda son fils.

« Étienne, va lire dans ta chambre quelques minutes, s’il te plaît. »

Le garçon hésita.

« Mais maman… »

Elle posa une main sur sa joue.

« Tout va bien, mon cœur. J’ai simplement besoin de parler avec ta tante. »

Étienne sourit.

« D’accord. »

Lorsqu’il eut disparu dans sa chambre, Claire ouvrit davantage la porte.

« Entre. »

Isabelle pénétra dans le petit appartement.

Elle remarqua immédiatement la modestie des lieux.

Le canapé usé.

Les meubles anciens.

Les dessins d’Étienne accrochés au mur.

Les chaussures soigneusement rangées près de l’entrée.

Sur une étagère se trouvait une photographie de Claire avec un homme souriant.

Isabelle comprit qu’il s’agissait d’Antoine.

« Il avait l’air gentil », murmura-t-elle.

Claire suivit son regard.

« Il l’était. »

Sa voix se brisa légèrement.

« Il est mort il y a sept ans. »

Isabelle baissa les yeux.

« Je suis tellement désolée. »

Claire eut un sourire amer.

« J’aurais aimé avoir ma sœur à ce moment-là. »

Ces mots frappèrent Isabelle plus durement que n’importe quelle accusation.

Elle sentit les larmes monter.

« Je sais que j’ai été absente. »

Claire se retourna.

« Absente ? »

Sa voix tremblait.

« Isabelle, j’ai perdu mon mari. J’ai élevé mon fils seule. J’ai travaillé toutes les nuits pour payer le loyer. Et pendant tout ce temps, je me demandais si tu pensais encore à moi. »

Isabelle pleurait silencieusement.

« Je pensais à toi tous les jours. »

Claire secoua la tête.

« Alors pourquoi n’es-tu jamais venue ? »

Isabelle prit une inspiration.

Elle expliqua les lettres interceptées.

Les mensonges de leur père.

Les recherches commencées trop tard.

Les adresses perdues.

Mais elle ne chercha pas à se présenter comme une victime.

« J’aurais dû te chercher plus tôt », conclut-elle. « J’aurais dû te défendre devant papa. Et surtout, j’aurais dû te demander pardon le soir où je t’ai blessée. »

Claire resta silencieuse.

Isabelle poursuivit :

« J’avais peur de perdre son admiration. Alors j’ai accepté de te perdre, toi. »

Sa voix se brisa.

« C’est la plus grande erreur de ma vie. »

Claire sentit les larmes lui monter aux yeux.

Elle regarda sa sœur.

« Tu sais ce qui m’a fait le plus mal ? »

Isabelle secoua la tête.

« Ce n’est pas ce que papa pensait d’Antoine. Je savais qu’il ne l’accepterait jamais facilement. »

Elle prit une inspiration tremblante.

« C’est que toi, ma sœur jumelle, tu as regardé l’homme que j’aimais comme s’il ne valait rien. »

Isabelle se couvrit le visage.

« Pardonne-moi. »

Claire détourna les yeux vers la fenêtre.

Pendant longtemps, elle avait imaginé ces retrouvailles.

Elle s’était demandé ce qu’elle dirait.

Si elle crierait.

Si elle fermerait la porte.

Si elle prétendrait avoir oublié.

Mais maintenant qu’Isabelle se tenait devant elle, toutes ses années de colère semblaient se mêler aux souvenirs heureux.

Elle revoyait deux petites filles courant dans un jardin.

Deux sœurs partageant un gâteau d’anniversaire.

Deux enfants se promettant de rester ensemble.

Claire se leva.

Elle ouvrit une petite boîte posée sur une étagère.

À l’intérieur se trouvait une photographie ancienne.

Elle la tendit à Isabelle.

« Je l’ai gardée. »

Isabelle reconnut immédiatement l’image.

Elles avaient dix ans.

Elles portaient des robes blanches.

Leurs cheveux étaient attachés avec des rubans.

Et chacune tenait sa moitié du petit cœur en or.

Isabelle éclata en sanglots.

« Je l’ai aussi. »

Claire la regarda.

« Vraiment ? »

Isabelle sortit de son sac une petite reproduction de la même photographie, qu’elle conservait toujours dans son portefeuille.

Claire prit l’image.

Ses mains se mirent à trembler.

« Nous avons gardé la même photo pendant toutes ces années… »

Isabelle acquiesça.

« Et le même souvenir. »

Claire baissa la tête.

Puis elle murmura :

« Tu m’as tellement manqué. »

Isabelle releva les yeux.

« Claire… »

Les larmes coulaient sur les joues des deux femmes.

Claire ouvrit doucement les bras.

Isabelle se précipita vers elle.

Elles s’embrassèrent longuement.

Vingt-six ans de silence s’effondrèrent dans cette étreinte.

« Je suis désolée », répétait Isabelle.

Claire la serrait contre elle.

« Tu es là maintenant. »

« Je ne veux plus te perdre. »

« Alors ne me laisse plus partir sans qu’on se parle. »

Isabelle acquiesça.

« Je te le promets. »

Dans l’encadrement de la porte, Étienne observait la scène.

Il avait entendu sa mère pleurer.

Inquiet, il était revenu.

Mais lorsqu’il vit les deux femmes enlacées, il sourit.

« Maman ? »

Claire se retourna.

« Oui, mon cœur ? »

« Vous êtes redevenues amies ? »

Les deux sœurs éclatèrent de rire à travers leurs larmes.

Isabelle s’accroupit devant lui.

« Nous n’avons jamais cessé d’être des sœurs, Étienne. »

Le garçon réfléchit.

Puis il demanda :

« Alors pourquoi vous avez attendu si longtemps pour vous faire un câlin ? »

Claire et Isabelle échangèrent un regard.

La simplicité de cette question leur rappela l’absurdité de tant d’années perdues.

Claire répondit doucement :

« Parce que les adultes sont parfois trop fiers pour reconnaître leurs erreurs. »

Étienne hocha la tête.

Puis il déclara :

« Moi, quand je fais une bêtise, maman me dit qu’il faut s’excuser tout de suite. »