Béatrice tenta un geste désespéré. Elle attrapa le bras de son père, le secouant violemment :
« Papa ! Fais quelque chose ! Tu es le chef de cette famille ! Tu ne peux pas laisser cette intruse nous voler ce qui nous appartient par le sang ! »
Charles leva enfin des yeux éteints vers sa fille. Il écarta doucement mais fermement la main de Béatrice.
« Il n’y a plus rien qui nous appartienne par le sang, Béatrice, murmura-t-il, la voix décharnée. La terre, les murs, les toitures, l’argenterie avec laquelle tu manges… elle a tout payé. Sans elle, le nom de Valette aurait été placardé aux enchères publiques de Nanterre comme celui d’escrocs ruinés. Éléonore a été notre seul salut. Et vous l’avez traitée comme une servante. »
Béatrice chancela, prise de vertige. La réalité de son déclassement brutal venait de la percuter de plein fouet. Plus de cartes bancaires illimitées rattachées au compte de la société civile immobilière. Plus de berlines avec chauffeur payées par la holding. Plus de grand domaine pour éblouir les cercles mondains de la capitale. En une fraction de seconde, le vernis somptueux de sa vie venait de voler en éclats, révélant un abîme de dettes personnelles, de traites impayées et de néant financier.
Près du sapin géant, la jeune Constance, terrorisée par l’effondrement visible de sa mère, s’était mise à pleurer à chaudes larmes, perdue au milieu des paquets rutilants qui n’étaient plus que des coquilles vides d’illusions.
Éléonore retourna calmement vers sa fille. Elle s’accroupit devant la petite Lucie, ramassa avec une infinie délicatesse chaque éclat de la boîte à musique brisée, et les glissa dans sa poche de velours. Puis, elle essuya d’un revers de pouce doux les larmes qui perlaient encore sur les joues d’enfant.
« Viens, mon cœur, murmura Éléonore d’une voix qui n’avait plus rien de la dureté d’acier qu’elle venait d’employer contre le clan. Ce festin n’a aucune saveur. Nous allons rentrer dans la maison de campagne de ton père, en Normandie. Celle où les feux de cheminée réchauffent vraiment les cœurs, et où personne n’a besoin d’écraser autrui pour se sentir grand. »
Elle prit la petite fille par la main et la conduisit vers les portes de la galerie.
Arrivée sur le seuil, Éléonore marqua une halte. Elle se retourna une dernière fois pour contempler l’assemblée tétanisée. La scène semblait figée dans un tableau grotesque : le dindon aux marrons fumait encore au milieu de la table, le champagne perdait ses bulles dans les coupes de cristal taillé, et les visages des héritiers déchus portaient tous l’effroyable stigmate d’une terreur primitive, celle des parasites découvrant soudain que leur hôte venait de leur couper les vivres.
« Le dîner vous est offert, lança Éléonore avec un détachement souverain. Savourez chaque bouchée de ce repas de fête. C’est le dernier que vous prendrez en ces lieux. Demain matin, à huit heures précises, les gardes de sécurité privée seront aux portes. Les affaires personnelles que vous n’aurez pas empaquetées dans deux valises par personne seront inventoriées et consignées au garde-meuble à vos frais. Joyeux Noël à tous. »
Les lourdes portes de chêne sculpté se refermèrent derrière elle avec un claquement sec, lourd et définitif, scellant le destin d’une dynastie éteinte et plongeant le banquet fastueux dans un silence de mausolée.