À l’ombre des branches basses du conifère, dissimulée par une avalanche de paquets enrubannés d’organza et de cire pourpre, une fillette de huit ans étouffait ses larmes. Elle s’appelait Lucie. Ses petites mains d’enfant serraient contre son corsage en popeline délavée les fragments disjoints d’une boîte à musique en bois de cerisier, modeste bibelot artisanal que son défunt père lui avait offert quelques mois avant de mourir.
À trois pas d’elle, campée sur le parquet de chêne ciré avec l’aplomb de ceux que la richesse rend cruels, Constance, douze ans, arborait une robe couleur champagne dont les paillettes de mica scintillaient à la lueur des bougies. Ses joues pleines rosissaient sous l’excitation du mépris. D’un mouvement nonchalant de sa bottine de cuir verni, elle venait de repousser la fragile figurine de porcelaine qui ornait jadis le couvercle de la boîte, la réduisant en une poussière irrécupérable.
« Regarde-toi, petite mendiante, ricana Constance en rejetant ses anglaises soignées en arrière, la voix suffisamment claire pour percer le murmure poli des conversations d’adultes. Même le père Noël sait que tu n’as pas ta place ici. Ta mère ramasse les miettes de mon grand-père, et toi, tu pleures sur une vieille boîte dégoûtante que tu as dû trouver dans une benne d’Emmaüs. C’est pitoyable. »
Assise à quelques mètres de là, sur une chaise à dossier médaillon recouverte de tapisserie d’Aubusson, la mère de Constance, Béatrice de Valette, ne broncha pas. Enveloppée dans un fourreau de velours vert émeraude qui soulignait une pâleur calculée et des pommettes hautaines rehaussées de fard, elle sirotait une coupe de champagne millésimé. Ses lèvres écarlates esquissèrent un sourire froid, presque imperceptible, qui validait la cruauté de son enfant. Chez les Valette, l’arrogance n’était pas un défaut ; c’était un héritage, une seconde nature, une distinction sociale cultivée avec autant d’égards que les rosiers rares du parc d’hiver.
« Constance, chérie, tempéra Béatrice d’un ton mielleux mais dénué de tout reproche, ne fatigue pas tes nerfs avec cette créature. Va plutôt admirer les solitaires que ton oncle a déposés pour toi près de la cheminée. Les gens de peu trouvent toujours de bonnes raisons de faire du mélodrame. C’est leur manière d’exister. »
Une onde de rires étouffés parcourut la longue tablée des convives. Cousins au second degré, tantes cousues d’or usé, héritiers indolents et créanciers mondains rivalisaient de sourires complices. Pour eux tous, la hiérarchie de la maison était une évidence géologique, gravée dans la pierre du manoir des Chênes-Hauts.
Au bout de la table, dans l’ombre relative laissée par la lumière crue des candélabres, se tenait Éléonore, la mère de Lucie. Elle portait une robe bleu marine, d’une coupe d’une sobriété déconcertante, sans la moindre bague à ses doigts sinon son alliance de platine, terne et sans éclat. Ses cheveux sombres étaient tirés en un chignon strict sur sa nuque. Depuis la mort tragique de son époux Julien, survenue deux ans plus tôt, Éléonore était devenue, aux yeux de ce clan omnipotent, l’archétype de la parente pauvre, la veuve discrète et charitablement hébergée dans l’aile nord désaffectée, celle où les radiateurs grinçaient et où le vent s’engouffrait sous les vieilles boiseries.
Pendant des mois, elle avait essuyé sans un mot les piques venimeuses, les remarques désobligeantes sur son vestiaire, les soupirs agacés quand sa fille osait courir dans le grand vestibule, et les faux compliments de Béatrice qui adorait rappeler à la cantonade la « bienveillance infinie » avec laquelle la famille avait accueilli « ces pauvres orphelines ».
À l’autre extrémité de la table, le patriarche, Charles de Valette, soixante-douze ans, trônait tel un monarque fatigué dans son fauteuil à oreilles de cuir bordeaux. Son costume trois-pièces en drap de laine anglaise ne parvenait pas à masquer l’affaissement de ses épaules, ni la pâleur cireuse qui gagnait ses joues au fur et à mesure que les heures s’égrenaient. Son regard, jadis perçant et redouté sur toutes les places financières de Paris et de Genève, flottait sans conviction d’un convive à l’autre, s’accrochant désespérément à l’illusion du pouvoir.
Tous croyaient Charles immensément riche. Tous supposaient que ses vastes exploitations, son portefeuille d’actions et ce domaine féodal de quarante hectares valant plusieurs dizaines de millions d’euros garantissaient leur train de vie fastueux pour les trois générations à venir. Ils ignoraient que ce colosse n’était qu’une coquille vide, un château de sable prêt à s’effondrer sous le premier souffle d’air glacial.
Sous le sapin, le bruit sec d’un nouveau coup de talon résonna. Constance venait d’écraser la manivelle en laiton de la boîte à musique, provoquant un hoquet de désespoir chez la petite Lucie, dont les larmes inondaient désormais les joues cramoisies.
« Maman… elle a tout cassé… souffla l’enfant, étouffée par la détresse. C’était la chanson de papa… »
Éléonore releva lentement la tête. Quelque chose d’irrévocable venait de se briser dans le silence de son âme, un rempart de patience et de résignation qu’elle avait érigé brique par brique depuis la disparition de son mari. Elle posa ses couverts en argent sur son assiette. Le tintement cristallin du métal contre la porcelaine résonna avec une netteté insolite, rompant un instant le brouhaha de la fête.
« Constance, dit Éléonore. Sa voix était basse, étrangement calme, mais elle portait une densité qui fit frémir la flamme des bougies voisines. Ramasse les morceaux. Et demande pardon à ta cousine. Immédiatement. »
Béatrice laissa échapper un gloussement narquois en reposant sa coupe, renversant une goutte de champagne sur la nappe immaculée.
« Pardon ? Éléonore, ma chère, vous oubliez où vous êtes. Vous êtes chez nous. Constance n’a pas à s’excuser auprès d’une enfant capricieuse qui encombre le salon de ses vieilleries. Si les jouets de Lucie sont si fragiles, vous n’aviez qu’à lui en acheter de convenables, au lieu de compter sur la générosité de mon père pour garnir ses souliers. Soyez un peu reconnaissante pour le toit qui vous abrite au lieu de jouer les gouvernantes revêches. »