Des murmures approbateurs s’élevèrent parmi les convives. Un oncle bedonnant hocha la tête en mastiquant un morceau de volaille aux morilles ; deux cousines gloussèrent derrière leurs serviettes de lin.

Éléonore ne cilla pas. Ses yeux d’un gris d’orage se posèrent avec une fixité clinique sur Béatrice, puis glissèrent le long de la table pour s’attarder sur Charles, dont la main tenant son verre de bordeaux s’était soudain mise à trembler violemment.

« Vous parlez de ce toit, Béatrice ? demanda Éléonore d’un ton sans affect. Êtes-vous absolument certaine de savoir sous quel toit vous dormez ce soir ? »

« Qu’est-ce que c’est que cette insolence ? s’indigna Béatrice en se redressant, le velours de sa robe bruissant d’agacement. Vous commencez sérieusement à lasser tout le monde avec vos airs de martyre. Papa, fais-la taire, je te prie. Si elle est incapable d’apprécier la bonté avec laquelle nous la tolérons à notre table, elle n’a qu’à finir son dîner dans sa chambre mansardée, comme cela sied à son rang. »

Charles ne répondit rien. Une goutte de sueur froide perlait à la lisière de ses cheveux argentés, coulant le long de sa tempe pour se perdre dans les plis de son col empesé. Ses lèvres gercées s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit.

« Charles ? insista Éléonore en inclinant légèrement la tête. Allez-vous leur expliquer vous-même la nature de votre bienveillance, ou préférez-vous que je m’en charge ? »

Le silence, d’abord sporadique, devint total. Même la jeune Constance, sentant le changement d’atmosphère, s’était immobilisée, déconcertée par la passivité soudaine de son grand-père, cet homme d’ordinaire si tonitruant et autoritaire.

« Assez, Éléonore… bredouilla enfin le vieil homme d’une voix rauque, presque inaudible. Pas ce soir. Je t’en supplie… pas devant les enfants. Pas à Noël. »

Le mot « supplie » frappa l’assemblée comme une gifle physique. Jamais, au cours des quarante dernières années, Charles de Valette n’avait supplié qui que ce soit. Il congédiait, il ordonnait, il déshéritait, mais il ne suppliait pas.

Béatrice fronça les sourcils, saisie d’un malaise soudain qu’elle tenta de masquer sous un éclat de colère :

« Papa ! Enfin, qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi t’abaisses-tu devant elle ? Qu’est-ce qu’elle a osé te faire ? »

Éléonore se leva sans hâte. Dans la lumière tiède des lustres, sa silhouette élancée en robe bleu marine sembla prendre une dimension nouvelle, dépouillée de toute la modestie feinte dont elle s’était drapée pendant deux longues années. Elle contourna la table d’un pas mesuré, le froissement de son tissu étant le seul bruit qui troublait la stupeur générale. Elle s’arrêta derrière la chaise de sa fille, posa une main apaisante sur la tête de la petite Lucie en larmes, puis ouvrit son élégant sac à main en cuir noir mat posé sur une console d’acajou.

Elle n’en sortit pas un mouchoir pour sécher les pleurs de son enfant. Elle en tira un dossier épais, relié de cuir bleu nuit, frappé du sceau vermeil d’une étude notariale parisienne réputée.

« Vous vivez dans un conte de fées, déclara Éléonore en regardant chaque visage stupéfait un à un. Un conte de fées financé par les mensonges, les vanités et les faux-semblants. Il est temps que minuit sonne sur votre petite comédie de salon. »

Elle fit glisser le dossier sur la surface cirée de la table. Le cahier glissa avec fluidité, heurtant la corbeille de pain en argent massif avant de s’immobiliser devant Béatrice.

« Qu’est-ce que c’est que ce charabia ? lança Béatrice avec dédain, refusant encore d’admettre l’angoisse qui commençait à lui nouer les entrailles. »

« Ouvre-le, répondit Éléonore avec une sérénité terrifiante. Prends la page quinze. Lis à voix haute l’acte de vente notarié ainsi que l’état hypothécaire certifié conforme du domaine des Chênes-Hauts. »

Béatrice jeta un regard furieux à la veuve, puis baissa les yeux vers le document. D’un geste nerveux, elle écarta la couverture de cuir. À mesure que ses yeux parcouraient les lignes paraphées, les sceaux officiels du ministère de la Justice et les signatures authentifiées, son teint passa du rose poudré à une pâleur cadavérique, virant presque au gris des cendres froides du foyer.

« C’est… c’est faux, bégaya-t-elle, ses doigts se crispant sur le vélin jusqu’à le déchirer légèrement. C’est un faux grossier ! Papa, dis-lui que c’est une falsification ! »

Charles gardait les yeux obstinément fixés sur la nappe, ses mains jointes tremblant au point que ses jointures blanchissaient.

« Il y a trois ans, commença Éléonore d’une voix cristalline qui résonna dans chaque recoin de la haute pièce, ton père a cru qu’il était plus intelligent que les marchés internationaux. Il a investi la totalité des liquidités familiales, gagé chaque portefeuille boursier et hypothéqué chaque hectare de ce manoir dans un fonds spéculatif d’exploitation minière en Amérique latine. Une escroquerie d’une banalité affligeante. En l’espace de six mois, le fonds s’est évaporé. La banque Rothschild a prononcé la déchéance du terme. La saisie immobilière a été ordonnée en toute discrétion au tribunal de grande instance. Ce domaine, avec ses meubles, ses lustres, ses tableaux de maîtres et les bijoux que vous portez encore à vos cous, a été mis aux enchères judiciaires à la bougie. »

Les convives se regardaient, horrifiés. Un cousin tenta d’intervenir :

« Mais… c’est impossible ! Charles nous a tous assurés que… »

« Charles vous a menti par pure lâcheté d’orgueil, trancha Éléonore sans élever la voix. Il préférait vous voir continuer à vous pavaner dans l’illusion plutôt que d’affronter la honte de la faillite publique. Le jour de la vente, les marchands de biens et les promoteurs étaient prêts à découper cette propriété en lots pour en faire un complexe hôtelier impersonnel. Votre père allait finir sa vie dans un modeste deux-pièces de banlieue, expulsé avec pertes et fracas. La famille de Valette était rayée de la carte. »

Elle marqua une pause, posant son regard d’acier sur Béatrice, dont la lèvre inférieure tremblait désormais de façon convulsive.