« Clara, non ! » pleura-t-il, retrouvant soudainement sa voix alors qu’il s’agrippait à ma manche. « Reste avec moi ! »
« Je reviens, mon cœur. Je te promets que je reviens. »
Je me tournai vers le couloir. Dante était à terre, luttant pour soulever son arme avec des mains qui ne lui obéissaient plus. Deux mercenaires armés de fusils d’assaut débouchaient déjà au bout de la galerie voûtée.
Et derrière eux, marchant calmement à travers les décombres, se trouvait un homme aux cheveux gris soigneusement gominés, vêtu d’un pardessus en cachemire beige taché de poussière : Vittorio Castiglione en personne.
Mais ce ne fut pas Vittorio qui attira mon regard.
Juste derrière lui, émergeant des ombres comme un spectre vengeur, apparaissait Ricardo.
Son visage était un masque de sang et de suie. Une estafilade profonde barrait son front, son épaule gauche pendait bizarrement, brisée ou déboîtée, mais dans sa main droite, il tenait un pistolet semi-automatique avec une stabilité absolue. Il n’avait plus rien d’un magnat de la finance, plus rien d’un citoyen respectable. Il était la légende que New York redoutait : un prédateur blessé, mu par la seule volonté brute de massacrer ceux qui avaient osé menacer son sang.
« Castiglione ! » gronda Ricardo.
La voix semblait sortir des entrailles de la terre.
Le parrain rival se retourna d’un bloc, surpris, et ses deux hommes de main levèrent leurs armes. Ricardo ne leur laissa pas le temps d’ajuster leur tir. Il pressa la détente à trois reprises, des détonations sèches, précises, impitoyables. Les deux gardes s’effondrèrent sur le sol de pierre comme des pantins désarticulés.
Mais Vittorio, dans un geste de pure lâcheté réflexe, tira à bout portant en direction de Ricardo avant de plonger derrière un pilier de maçonnerie.
La balle frappa Ricardo en plein dans la poitrine.
Le souffle coupé, le géant vacilla. Son arme lui échappa des mains, tintant contre les dalles de béton. Il tomba à genoux, une main plaquée sur son flanc d’où le sang jaillissait entre ses doigts à un rythme effrayant.
Vittorio se releva lentement, un rictus triomphant déformant ses traits vieillissants. Il ajusta son arme, la pointant directement entre les deux yeux de Ricardo à genoux.
« Fin de règne, Moretti », ricana-t-il. « Ton père m’a volé ces quais il y a trente ans. Je vais prendre ton empire, et je vais élever ton fils pour qu’il me serve de chien de garde. »
Ricardo cracha une gorgée de sang sur les chaussures en cuir de son ennemi, le regardant avec un mépris si pur qu’il fit hésiter le vieux mafieux pendant une seconde. Une seule seconde.
C’était tout ce dont j’avais besoin.
Sur l’étagère en métal juste à côté de l’entrée de la chambre forte reposait un extincteur lourd en acier rouge, conçu pour les feux chimiques d’installations électriques. Je ne réfléchis pas. Aucune peur, aucune hésitation, aucun calcul de probabilité. Il n’y avait que l’homme qui m’avait offert une seconde chance de vivre, et l’enfant qui m’attendait derrière cette porte en acier.
J’empoignai l’extincteur par la poignée supérieure, m’élançai dans le couloir sans un bruit sur mes baskets trempées, et frappai de toutes les forces que mes bras de serveuse avaient accumulées au cours de dix années de travail harassant.
Le cylindre métallique lourd percuta l’arrière du crâne de Vittorio avec un bruit sourd et écœurant d’os qui cède.
Ses yeux roulèrent dans leurs orbites. Son arme partit toute seule, projetant une balle dans le plafond voûté, avant qu’il ne s’effondre face contre terre sur le dallage, inanimé, son sang se mêlant à la poussière de calcaire.
L’extincteur m’échappa des mains et tomba dans un grand fracas. Je restai là, le souffle court, les membres tremblants d’une adrénaline insensée, contemplant le corps inerte de l’un des criminels les plus puissants de la côte Est.
Un gémissement étouffé me ramena brutalement à la réalité.
Ricardo s’effondrait sur le côté.
« Ricardo ! »
Je glissai sur les genoux à ses côtés, ignorant le sang qui souillait mon pantalon. Ses paupières papillonnaient dangereusement, sa peau prenait cette teinte grisâtre et translucide que je ne connaissais que trop bien — la couleur de ceux dont la vie s’échappe par les blessures du corps.
« Clara… », souffla-t-il, sa voix n’étant plus qu’un râle ténu.
« Taisez-vous. Gardez vos forces », ordonnai-je avec autorité, arrachant le pan de ma propre chemise pour en faire un tampon de compression de fortune. J’appuyai de tout mon poids sur la blessure de sa poitrine. Il poussa un cri de douleur étouffé, ses doigts crispés s’enfonçant dans mon poignet.
« Leo… », murmura-t-il, cherchant mon regard avec une angoisse qui dépassait toute agonie physique. « Est-ce qu’il… »
« Il est vivant. Il est enfermé dans la chambre forte. Il n’a rien vu. » Les larmes me montèrent aux yeux, mais ma voix ne faiblit pas. « Vous m’entendez, Ricardo ? Vous n’avez pas le droit de mourir maintenant. Vous lui avez promis d’être courageux. Vous lui avez promis d’être là ! »
Un faible sourire trembla sur ses lèvres ensanglantées. « Vous me donnez… encore des ordres… Torres… »
« Oui, et vous allez m’obéir pour une fois ! Restez avec moi ! Regardez-moi ! »
Au loin, le hurlement strident des sirènes de police commença à percer la nuit pluvieuse, se rapprochant à toute allure par l’allée principale. Des renforts. Ou la fin du cauchemar. Dante, rampant péniblement sur le sol quelques mètres plus loin, parvint à attraper une radio et à cracher l’ordre d’ouvrir les portes aux secours médicaux d’urgence.
Ricardo ferma les yeux un instant, sa prise sur mon poignet se relâchant.
« Clara… », murmura-t-il dans un dernier souffle avant que l’inconscience ne l’emporte. « Ne pars pas. »
« Je reste », murmurai-je contre son front brûlant, pressant toujours la plaie de mes deux mains ensanglantées. « Je ne vais nulle part. »
Trois mois plus tard.