Je le dévisageai. C’était un monstre à bien des égards, un homme habitué à plier le monde à sa volonté par la terreur ou par l’argent. Mais en observant la raideur de ses épaules, l’ombre de détresse absolue qu’il tentait désespérément de masquer sous son arrogance, je compris la vérité : il ne cherchait pas une employée. Il cherchait une bouée de sauvetage pour ne pas sombrer avec son enfant.
Et moi… moi qui errais comme un fantôme depuis que le rire de Sophie s’était éteint, je venais de ressentir, pour la première fois en dix-huit mois, la sensation d’être utile sur cette terre.
« Deux conditions », dis-je.
Un sourcil noir se haussa légèrement. « J’écoute. »
« Premièrement, vous cessez d’utiliser vos gardes du corps pour gérer ses chagrins. Leo n’est pas un problème de sécurité nationale. Deuxièmement… vous vous asseyez avec lui à table chaque matin. Vous le regardez. Vous lui parlez. Même s’il jette son assiette, même s’il crie. Vous arrêtez de fuir votre propre fils. »
Ricardo soutint mon regard pendant de longues secondes. Un duel silencieux, le titan de Wall Street face à une serveuse en baskets trouées.
« Marché conclu », dit-il enfin.
Les premières semaines au manoir Moretti ressemblèrent à un siège méthodique.
Apprivoiser Leo ne se fit pas par magie. Il y eut d’autres colères, d’autres assiettes brisées, des nuits entières où il se réveillait en hurlant le prénom de sa mère jusqu’à s’étouffer. Mais cette fois, personne ne tenta de le maîtriser de force. Je m’asseyais à ses côtés dans le noir, lui tenant la main, lui racontant des histoires simples sur les étoiles, sur la mer, ou sur une petite fille courageuse prénommée Sophie qui aimait collectionner les cailloux polis. Peu à peu, les crises s’espacèrent. Leo recommença à manger. Il recommença à sourire lorsque nous passions l’après-midi dans les jardins d’hiver, les mains pleines de terreau à planter des graines dont il attendait la pousse chaque matin avec une ferveur touchante.
Plus surprenant encore fut le changement imperceptible qui s’opéra chez Ricardo. Fidèle à sa parole, il descendait chaque matin pour le petit-déjeuner. Au début, l’atmosphère était d’une raideur insoutenable. Ricardo lisait le Financial Times, les lèvres pincées, tandis que Leo triturait ses crêpes sans oser lever les yeux.
Puis, un mardi matin, alors que Leo tentait d’attraper un pot de confiture un peu trop lourd pour ses petites mains, le bocal glissa et s’écrasa sur la nappe immaculée, répandant une mare écarlate sur la table.
Le visage de Leo se décomposa aussitôt. La panique monta dans ses grands yeux noirs ; il s’attendait au tonnerre, au masque impitoyable de son père.
Ricardo posa son journal. Il regarda la confiture. Regarda son fils. Puis, au lieu d’appeler un domestique ou de quitter la pièce comme il l’aurait fait un mois plus tôt, il croisa mon regard avertisseur de l’autre côté de la table.
Lentement, avec une maladresse presque enfantine, Ricardo prit sa serviette en lin, trempa le coin dans son verre d’eau, et commença à éponger la tache.
« Ce n’est rien, Leo », dit-il, la voix légèrement rauque. « C’est seulement des fraises. Les fraises, ça se nettoie. »
Leo le dévisagea, stupéfait. Puis, pour la première fois depuis des mois, un petit rire cristallin, timide mais authentique, s’échappa des lèvres de l’enfant. Ricardo s’arrêta net. Ses yeux s’écarquillèrent légèrement, et un sourire fugace, presque douloureux tant il était rare, étira le coin de ses lèvres d’ordinaire si sévères.
À cet instant précis, je compris que la glace était en train de fondre. Et cette constatation m’effraya autant qu’elle me rassura. Car plus le temps passait, plus je remarquais la façon dont le regard de Ricardo s’attardait sur moi lorsque je lisais un livre à Leo dans la bibliothèque, ou la douceur inattendue avec laquelle il me demandait si j’avais besoin de quelque chose en rentrant de ses réunions tardives au siège de Moretti Maritime.
Mais dans l’univers de Ricardo Moretti, la paix n’était qu’un répit précaire entre deux tempêtes.
La fracture survint à la mi-novembre.
Une vague de froid inhabituelle s’était abattue sur New York, givrant les arbres du domaine. Depuis plusieurs jours, une tension électrique régnait parmi les hommes de la maison. Dante ne quittait plus son oreillette, et le nombre de gardes patrouillant le périmètre extérieur avait doublé. Des bruits couraient sur des cargaisons arraisonnées illégalement dans le port de Newark et sur des pourparlers rompus avec la famille Castiglione, les rivaux historiques des Moretti qui contrôlaient les quais de Brooklyn.
Un jeudi soir, Ricardo rentra beaucoup plus tôt que d’habitude. Son manteau de laine portait une odeur âcre de fumée et de pluie froide. Ses traits étaient tirés, son regard chargé d’un danger que je n’avais plus vu depuis le soir de notre rencontre au restaurant.
« Dante a préparé la Range Rover blindée », dit-il sans préambule en entrant dans la salle de séjour où j’aidais Leo à faire un puzzle. « Vous partez tous les deux pour notre propriété des Berkshires. Maintenant. »
Je me levai d’un bond, le cœur battant la chamade. « Qu’est-ce qui se passe ? »
« Vittorio Castiglione a perdu la tête », répondit-il d’une voix sourde et glaciale. « Un de ses entrepôts a été saisi par le FBI ce matin. Il est convaincu que j’ai vendu les informations au procureur fédéral pour récupérer ses lignes de fret. Ses hommes sont dans la nature. Je ne prends aucun risque avec Leo. »
« Et vous ? » lui demandai-je, le mot m’échappant avant même que je n’aie pu le censurer.
Ricardo s’approcha d’un pas. Pour la première fois, il leva la main et effleura doucement ma joue de ses doigts froids. Le contact envoya une décharge électrique dans tout mon être.
« Je reste ici pour régler le problème à la racine », murmura-t-il, ses yeux gris plantés dans les miens avec une intensité dévastatrice. « Emmenez mon fils loin d’ici, Clara. Prenez soin de lui. C’est tout ce qui compte. »