« C’est là que son imprudence confine au ridicule », a poursuivi Marcus avec un mince sourire sans joie. « Il a toujours vécu sur un grand pied grâce à vos largesses, mais il a insisté pour ouvrir ce compte joint dit ‘de ménage’ la semaine passée, dans lequel il n’a versé que dix mille dollars alors que vous y aviez provisionné deux cent mille pour les dépenses initiales de votre future vie commune. J’ai fait signifier une opposition conservatoire à votre banque dès treize heures aujourd’hui pour soupçon de détournement d’actifs matrimoniaux, appuyée par la preuve de l’achat des billets et réservations pour une tierce personne. Le compte est gelé. Ses cartes de crédit personnelles, adossées à votre garantie de solvabilité, ont vu leur plafond réduit au minimum légal de sa propre garantie : cinq cents dollars. »

Le téléphone sur la commode a recommencé à vibrer. L’écran indiquait : Julian (Appel vidéo).

Camille a croisé les bras, une étincelle de fureur dans le regard. « Ne réponds pas. Laisse-le macérer dans la chaleur hawaïenne. »

« Non », ai-je dit doucement en me levant. « Je veux qu’il me voie. Je veux qu’il comprenne exactement à qui il a affaire. »

J’ai pris l’appareil, j’ai lissé les plis de mon pull en cachemire, j’ai vérifié que mon reflet dans la vitre ne trahissait aucune faiblesse, et j’ai glissé le curseur pour accepter la communication.

Le visage de Julian a surgi sur l’écran, cramoisi, perlé d’une fine couche de sueur. Il n’était plus sous les ventilateurs de l’aéroport : il se tenait apparemment devant le comptoir en acajou du complexe hôtelier cinq étoiles de Wailea où nous devions séjourner. En arrière-plan, sous les feuilles géantes d’un palmier d’intérieur, on apercevait la silhouette de Sienna. Elle avait perdu sa superbe désinvolte de l’aéroport JFK ; elle était assise sur sa valise crème, un mouchoir à la main, pianotant nerveusement sur son propre téléphone pendant que deux réceptionnistes en chemises à motifs floraux semblaient observer Julian avec une réserve polie mais glaciale.

« Clara ! Enfin ! Mais bordel, c’est quoi cette plaisanterie de mauvais goût ? » a éructé Julian à mi-voix, baissant la tête vers son écran pour ne pas attirer l’attention du personnel. « Tu as perdu l’esprit ? Je viens d’arriver au comptoir, ils me disent que la suite n’existe plus, que le paiement a été annulé par l’émetteur ! Et la Mercedes chez Hertz, pareil ! Tu te rends compte de l’humiliation ? On est plantés là comme des imbéciles avec nos bagages ! »

« Bonjour, Julian », ai-je répondu avec un calme si abyssal qu’il a semblé buter contre un mur.

« Ne me parle pas sur ce ton ! » a-t-il sifflé, les veines de son cou se gonflant dangereusement. « Tu as piqué une crise parce que Sienna est là ? Je t’ai expliqué que c’était pour le dossier Harland ! Tu as trente ans, Clara, tu n’es plus une gamine gâtée qui fait un caprice parce qu’on ne lui prête pas son jouet ! Débloque ces cartes immédiatement et rappelle l’hôtel pour leur dire qu’il y a eu une erreur de saisie. On est crevés, on a onze heures de décalage dans les pattes, et Sienna fait une chute de tension ! »

J’ai tourné légèrement mon téléphone pour qu’il aperçoive, derrière moi, la silhouette impeccable de Maître Vance, assis avec son dossier juridique ouvert, et celle de Camille, qui le fixait avec un mépris si éclatant qu’il a semblé en vaciller physiquement.

Julian s’est arrêté net. Ses yeux se sont écarquillés.

« Qu’est-ce que… Qu’est-ce que Marcus fout chez nous ? »

« Chez moi, Julian », ai-je articulé avec une précision chirurgicale. « Cet appartement a été acheté par ma mère en 2012. Tes clés ont été désactivées à quatorze heures. Tes quatre costumes Tom Ford, tes montres, tes souliers et tes dossiers personnels sont actuellement emballés dans vingt-deux cartons d’expédition entreposés au garde-meuble de l’avenue B. Le reçu de dépôt a été scanné et transmis au secrétariat général de ton cabinet. »

« Tu es devenue complètement folle… » a-t-il balbutié, perdant soudainement de sa superbe agressive pour laisser transparaître une panique sourde. « Clara, écoute-moi. Tu surréagis. C’est le stress du mariage, la fatigue… J’ai été maladroit, je le reconnais. J’aurais dû t’en parler plus tôt pour Sienna, d’accord ! Je m’excuse, tu m’entends ? Je m’excuse ! Mais de là à monter un coup d’État pareil… »

« J’ai trouvé la note du Balthazar, Julian. Celle du quatorze mai. »

Le silence qui est tombé à l’autre bout du fil a été si lourd que l’on pouvait entendre, en fond sonore, le murmure des vagues de l’océan Pacifique s’écrasant contre la plage de l’hôtel.

Son visage s’est décomposé, virant d’un rouge écarlate à une pâleur cireuse. Ses lèvres ont tremblé imperceptiblement.

« Le quatorze mai ? » a-t-il bégayé. « C’était… c’était un déjeuner professionnel, je t’assure… »

« Un déjeuner professionnel qui a commencé à vingt-et-une heures et s’est achevé avec une bouteille de vin de notre année de rencontre et deux desserts partagés ? » ai-je enchaîné sans hausser le ton. « Julian, pendant des années, tu m’as répété que j’étais paranoïaque. Tu m’as dit que j’étais possessive, que je ne comprenais rien au monde des affaires, que mon insécurité détruisait notre couple dès que je remarquais que son parfum restait sur les appuie-têtes de ta voiture. Tu m’as fait douter de ma propre mémoire, de mes yeux, de ma raison. Tu as orchestré cette arrivée à l’aéroport ce matin en pensant que la peur du scandale m’obligerait à m’écraser, à sourire poliment aux douaniers et à passer dix jours à regarder mon mari faire l’amour à sa maîtresse dans la chambre voisine pendant que je payais le champagne. »

Sienna s’était levée. Voyant la mine défaite de Julian, elle s’était approchée timidement de l’écran, son visage de porcelaine déformé par l’inquiétude.