L’opérateur comprit immédiatement la gravité de la situation au ton de l’homme d’affaires.

« Deux patrouilles sont en route, monsieur Vance. Elles seront sur place dans moins de sept minutes. Enfermez-vous dans une pièce sécurisée et ne sortez sous aucun prétexte. »

Ethan raccrocha. Sept minutes. C’était à la fois très court et une éternité.

Il ferma à double tour la lourde porte en chêne du bureau, tira les verrous métalliques et fit asseoir Lily sous le grand bureau en acajou, à l’abri des fenêtres. Il se dirigea ensuite vers le râtelier sécurisé dissimulé derrière un faux tableau de chasse. Il composa la combinaison à quatre chiffres et en sortit un fusil de chasse de calibre 12 qu’il chargea de deux cartouches de grenaille. Si Marc tentait d’entrer avant l’arrivée des forces de l’ordre, il ne trouverait pas une victime sans défense.

Quelques instants plus tard, le faisceau des phares d’une camionnette balaya les vitres du salon. À travers les volets entrouverts de la pièce voisine, Ethan aperçut l’utilitaire blanc du jardinier remonter lentement l’allée bordée de cyprès. Le véhicule s’arrêta devant la grille principale. Un homme grand, vêtu d’une veste sombre et d’une casquette, en descendit, un bidon d’essence en plastique rouge à la main.

L’homme s’avança d’un pas assuré vers la porte d’entrée restée entrouverte après la bagarre. Il franchit le seuil du manoir sans se douter du drame qui venait de se jouer.

Ethan, tapi dans l’ombre du couloir adjacent, attendit qu’il pénètre entièrement dans le vestibule.

Lorsque Marc découvrit le corps inanimé de Nora gisant sur le marbre souillé par le poison et la mare de sang, il s’immobilisa, sidéré. Le bidon d’essence lui échappa des mains et tomba lourdement sur le sol, répandant une odeur âcre de carburant.

« Ne bougez pas d’un millimètre, ou je fais feu », ordonna froidement une voix derrière lui.

Marc pivota brusquement. Il vit Ethan debout à cinq mètres de lui, le canon du calibre 12 braqué sans la moindre hésitation sur sa poitrine. L’homme tenta de porter la main à sa ceinture pour y saisir une arme de poing, mais le son distinct et métallique du chien du fusil que l’on armait le figea net dans son élan.

« Je n’hésiterai pas une seule seconde », dit Ethan d’un ton si calme qu’il en devenait terrifiant. « Les gendarmes entrent dans le domaine en ce moment même. Mettez-vous à genoux, les mains sur la tête. Maintenant ! »

Au même instant, le hurlement strident des sirènes déchira la quiétude de la vallée. Les reflets bleus des gyrophares illuminèrent les grands arbres de la cour d’honneur. Deux véhicules de la gendarmerie franchirent le portail à vive allure, bloquant toute possibilité de fuite pour l’utilitaire.

Marc comprit que la partie était définitivement perdue. Il leva lentement les bras au ciel et s’agenouilla sur le perron, la tête basse, tandis que les premiers militaires casqués et armés de pistolets automatiques pénétraient dans la bâtisse en criant leurs sommations d’usage.

« Gendarmerie ! Lâchez vos armes ! Personne ne bouge ! »

Ethan abaissa lentement le canon de son fusil et posa l’arme sur une table basse, avant de lever les mains pour montrer qu’il coopérait pleinement. Deux gendarmes se précipitèrent sur Marc pour lui passer les menottes et le plaquer au sol, tandis qu’un médecin du SAMU et deux infirmiers s’engouffraient dans le salon pour examiner Nora.

Le médecin s’accroupit près du corps de la jeune femme, posa deux doigts sur sa carotide, vérifia la réactivité de ses pupilles à l’aide d’une lampe de poche, puis se releva en secouant tristement la tête en direction de l’officier qui commandait l’opération.

« Décès constaté. Lésion traumatique cervicale irréversible consécutive à la chute. »

Le regard du médecin glissa ensuite sur la flaque mousseuse et verdâtre qui avait presque entièrement dissous le joint de calcaire entre deux dalles de marbre.

« Ne touchez à rien ici ! » ordonna immédiatement le praticien aux secouristes. « C’est une substance hautement toxique et volatile. Évacuez les lieux sur-le-champ pour ventiler et prélevez des échantillons pour la police scientifique avec les protections adéquates. »

Un infirmier s’approcha d’Ethan, remarquant son teint cireux, ses lèvres bleutées et la transpiration froide qui inondait son front.

« Monsieur Vance, vous devez vous asseoir immédiatement. Votre respiration est anormale, votre rythme cardiaque est beaucoup trop rapide. »

« Ma fille est dans le bureau… Elle n’est pas blessée, mais elle a besoin d’aide », parvint à articuler Ethan avant que ses jambes ne se dérobent sous lui.

L’infirmier le retint à temps et l’aida à s’allonger sur un brancard pliable que l’on venait de faire entrer. Lily, sortie de sa cachette sous la surveillance d’une gendarme émue, courut vers son père et prit sa main glacée dans les siennes, refusant de le quitter d’une semelle.

« Je suis là, papa. Ne t’endors pas, s’il te plaît. »

« Je reste avec toi, mon ange », murmura Ethan en serrant faiblement ses petits doigts. « Tout va bien aller maintenant. »

Les examens toxicologiques réalisés d’urgence au centre hospitalier universitaire confirmèrent l’horrible machination. Le sang d’Ethan contenait des concentrations alarmantes de digitoxine combinée à des sels de métaux lourds, une formule insidieuse destinée à provoquer une défaillance cardiaque terminale sans laisser de traces évidentes lors d’un examen de routine non approfondi. Hospitalisé en soins intensifs sous surveillance cardiologique constante et traité par des chélateurs puissants, Ethan survécut à l’empoisonnement, bien que sa convalescence dût prendre de longs mois.

L’enquête de la police judiciaire mit au jour l’effroyable ampleur du réseau de Nora. De son vrai nom Hélène Moreau, elle n’en était pas à son coup d’essai. Cinq ans auparavant, un riche industriel lyonnais avait succombé à une « crise cardiaque » soudaine six mois seulement après avoir modifié ses dispositions testamentaires en faveur de sa jeune épouse discrète. Le complice, Marc, rapidement passé aux aveux face aux preuves matérielles découvertes dans son utilitaire et dans la cachette de la cave, révéla l’existence de plusieurs comptes bancaires clandestins situés dans des paradis fiscaux, sur lesquels dormaient déjà les fruits de leurs précédents forfaits.