« Tu vois ? Ton cœur refuse déjà de t’obéir », ricana-t-elle en reprenant son souffle. « Tu es déjà mort, Ethan. Ce n’est qu’une question de minutes. »

Elle ne perdit pas de temps à l’achever. Elle se tourna vers l’escalier et commença à monter les marches quatre à quatre, bien décidée à faire taire à jamais l’unique témoin de ses aveux.

« Lily ! » tenta de crier Ethan, mais seule une quinte de toux rauque et douloureuse franchit ses lèvres gercées.

La panique pour sa fille lui injecta une décharge d’adrénaline pure, surpassant la douleur atroce qui lui broyait la cage thoracique. Il ne pouvait pas mourir maintenant. Pas avant d’avoir mis Lily en sécurité. Pas avant que justice ne soit rendue pour Marianne.

S’appuyant contre la rampe de l’escalier, Ethan se força à se relever. Chaque marche franchie était un calvaire. Sa vue se troublait de taches noires, son oreille interne bourdonnait comme un essaim de frelons, mais il continuait de monter, pas après pas, guidé par le bruit sourd des coups répétés qui résonnaient à l’étage supérieur.

Arrivé au premier palier, il vit Nora devant la porte en chêne massif de l’ancienne chambre forte, que le grand-père d’Ethan avait fait installer des décennies plus tôt pour protéger les archives familiales et les collections d’art. La porte était verrouillée de l’intérieur par un pêne dormant en acier trempé. Lily, obéissant aux consignes d’urgence que son père lui avait apprises pour parer à d’éventuels cambriolages, avait tourné la clé de sécurité.

Nora frappait contre le panneau de bois avec une lourde statuette en bronze arrachée à un piédestal du couloir.

« Ouvre cette porte, petite garce ! » hurlait-elle en perdant toute mesure. « Ouvre ou je brûle cette maison avec toi dedans ! »

À l’intérieur, les cris étouffés et les pleurs de la petite fille fendaient le cœur d’Ethan.

« Laisse-la ! » rugit Ethan en débouchant au bout du couloir.

Nora se retourna, stupéfaite de le voir encore debout. La surprise fit place à une fureur maniaque. Elle leva la statuette de bronze, prête à lui fendre le crâne d’un coup fatal.

« Tu es coriace, mon amour, mais c’est ici que ça s’arrête ! » cria-t-elle en se précipitant vers lui.

Ethan n’essaya pas de parer le coup avec ses bras brisés. Au moment où Nora abattait son arme de fortune, il se jeta de côté et saisit de toutes ses forces le pan de son long gilet en cachemire, utilisant l’élan de la jeune femme contre elle-même. Emportée par son propre poids et déséquilibrée par la traction brutale, Nora manqua sa cible. Son pied glissa sur le tapis oriental du couloir.

Elle bascula en avant, percutant de plein fouet la balustrade ajourée qui surplombait le grand hall d’entrée. Le garde-corps en bois d’époque, fragilisé par des décennies d’usure, craqua sous la violence du choc.

Un cri strident déchira l’air tandis que Nora perdait l’équilibre. Ses doigts griffèrent désespérément le vide, cherchant à s’accrocher aux barreaux brisés, mais la gravité fut la plus forte. Elle bascula dans le vide et s’écrasa deux étages plus bas sur le sol en marbre, dans un bruit mat et sinistre.

Un silence de mort retomba instantanément sur la demeure.

Ethan resta immobile au bord du vide, retenant sa respiration, le regard plongé dans le hall. En bas, le corps de Nora gisait désarticulé, immobile. Sa tête reposait à quelques centimètres seulement des débris de porcelaine brisée et de la mousse corrosive qui continuait de dévorer lentement la surface de la dalle. Ses yeux verts, autrefois si séduisants et calculateurs, fixaient désormais le lustre du plafond sans la moindre lueur de conscience.

La chute avait été fatale sur le coup.

Pendant plusieurs secondes, Ethan demeura prostré, tétanisé par la violence de la scène et la tempête d’émotions qui le submergeait. Puis, la réalité de la menace extérieure le frappa de nouveau. Le complice. L’homme nommé Marc était toujours en bas du domaine, posté sur la route d’accès, attendant le signal pour déclencher l’incendie ou achever le travail si Nora tardait.

« Lily… » murmura-t-il d’une voix rauque en frappant doucement à la porte de la chambre forte. « Mon cœur, c’est papa. Tu peux ouvrir. Tout est fini. »

Le cliquetis métallique du verrou retentit. La lourde porte s’ouvrit lentement, laissant apparaître le visage baigné de larmes de la petite fille. En voyant son père blessé mais vivant, elle se jeta dans ses bras en sanglotant convulsivement.

« Papa ! Papa ! J’ai eu tellement peur ! »

« Je sais, mon ange, je sais… Tu as été incroyablement courageuse. Tu m’as sauvé la vie », murmura-t-il en la serrant contre lui, ignorant la douleur qui lui déchirait l’épaule. « Mais nous ne pouvons pas rester ici. L’homme qui travaillait dans le jardin est dangereux. Il faut appeler de l’aide tout de suite. »

Ethan savait que les téléphones portables étaient détruits, mais il restait une ligne fixe d’urgence dans son bureau, une ancienne ligne cuivrée indépendante du réseau internet, installée pour les besoins de sa société.

Tenant Lily serrée contre son flanc, il la guida par le couloir opposé pour lui éviter la vue macabre du hall d’entrée. Ils descendirent par l’escalier de service qui menait directement à la bibliothèque et aux bureaux du rez-de-chaussée.

Arrivé au bureau, Ethan décrocha le combiné filaire posé sur le meuble de travail. Une tonalité continue et rassurante retentit à son oreille. Ses mains tremblantes composèrent immédiatement le numéro d’urgence de la police.

« Gendarmerie nationale, j’écoute. »

« Ici Ethan Vance, au domaine des Hauts-Pins », déclara-t-il d’une voix ferme, maîtrisant le souffle court qui le menaçait. « J’ai besoin de secours immédiats et d’une unité d’intervention armée. Une tentative d’assassinat par empoisonnement vient d’avoir lieu. L’auteur principal est neutralisé, mais un complice armé se trouve actuellement sur la route d’accès au domaine, probablement dans un véhicule utilitaire banalisé. Il projette d’incendier la propriété. Envoyez une équipe médicale d’urgence. »