Un frisson glacial remonta le long de sa colonne vertébrale. Ce n’était pas un meurtre impulsif ; c’était une méthode rodée, patiente, exécutée avec un sang-froid démoniaque.

Ethan se releva d’un bond. Il attrapa Lily par la main et recula prudemment vers la porte d’entrée du vestibule. Son téléphone portable était posé sur le guéridon près de l’entrée. Il lui suffisait d’atteindre l’appareil, de composer le numéro de la gendarmerie et de s’enfermer avec sa fille dans sa berline garée dans la cour.

Mais en tournant la tête vers la console, il constata que le guéridon était vide.

Le regard de Nora s’était métamorphosé. Le masque de l’épouse bienveillante était tombé, révélant un visage dur, dépourvu de la moindre trace d’humanité. Elle glissa lentement sa main valide dans la poche de son cardigan en cachemire beige et en sortit le smartphone d’Ethan, ainsi que le sien. Avec une tranquillité effrayante, elle lâcha les deux combinés dans le vase rempli d’eau qui trônait sur la console latérale. Un léger gargouillis marqua la mort des appareils électroniques.

« Tu as toujours été d’une naïveté pathétique, Ethan », articula-t-elle d’une voix sourde, presque dénuée d’inflexion. « Marianne possédait au moins l’intelligence de douter, même si ses doutes sont venus trop tard. Toi, il a suffi de quelques sourires, de quelques compliments sur ta gestion d’entreprise et d’un décolleté plongeant pour que tu m’ouvres la porte de ton manoir et de tes coffres. »

« Tu as tué Marianne », souffla Ethan, dont le souffle se coupait sous le poids de la révélation. « Tu as empoisonné ma femme. »

« Marianne était un obstacle inutile », répliqua-t-elle froidement sans sourciller. « Elle contrôlait les comptes d’une main de fer. Elle s’était rendu compte des premiers détournements dans les fonds d’investissement de son père. Elle allait tout découvrir. La digitaline à faible dose est une merveille de la nature, vois-tu. Elle s’accumule lentement dans le myocarde, perturbe le rythme électrique, provoque de petits malaises que n’importe quel généraliste fatigué prend pour du stress ou une arythmie bénigne. Et le jour où l’on augmente la dose, le cœur s’arrête net. Lors de l’autopsie standard, chez une femme sans signe de traumatisme externe, on conclut à un arrêt cardiaque inexpliqué ou à une anomalie congénitale sous-jacente. Personne ne cherche plus loin. »

Elle fit un pas de plus vers lui. Ethan remarqua alors que Nora ne cherchait pas à fuir. Elle tenait dans sa main gauche, cachée jusque-là derrière son dos, un lourd tisonnier en fer forgé qu’elle avait dérobé à la cheminée du salon.

« Tu crois sincèrement que je vais vous laisser quitter cette maison ? » continua-t-elle d’un ton clinique. « J’ai passé trois ans à supporter tes humeurs, tes crises de larmes sur la tombe de ta sainte épouse, et les caprices de cette petite peste inutile. Tu vaux quarante millions d’euros entre tes biens immobiliers, tes assurances-vie et le portefeuille d’actions. Ce soir, la dose de chlorure de baryum et de digitaline concentrée dans ta tasse devait clore le dossier médicalement. Mais si je dois arranger un accident domestique plus brutal, une fuite de gaz suivie d’un incendie tragique emportant le veuf inconsolable et son enfant… cela me demandera simplement un peu plus de nettoyage. »

« Cours, Lily ! À l’étage, enferme-toi dans la chambre forte ! » hurla Ethan en poussant sa fille vers le grand escalier en colimaçon.

La fillette détala sans hésiter, ses petites chaussures claquant sur les marches en bois ciré. Nora s’élança pour lui barrer la route, mais Ethan s’interposa avec toute la force que son corps affaibli par des semaines d’intoxication pouvait encore mobiliser. Il percuta violemment Nora à l’épaule, la faisant trébucher contre la rampe.

Le tisonnier fendit l’air avec un sifflement sinistre et heurta le bras droit d’Ethan. Une douleur fulgurante lui arracha un cri, et il sentit son avant-bras s’engourdir sous l’impact de l’acier. La rage décuplait les forces de la femme. Nora n’était plus la dame délicate des réceptions mondaines ; c’était une bête traquée, déterminée à éliminer tout ce qui menaçait son plan méticuleusement préparé.

Elle asséna un deuxième coup, visant cette fois le crâne d’Ethan. Il esquiva de justesse, le fer arrachant une latte du lambris mural dans un craquement sec. Ethan profita de l’élan de son assaillante pour la ceinturer à la taille et la projeter au sol. Ils roulèrent tous les deux sur le marbre, à quelques centimètres de la flaque de poison qui continuait de ronger la pierre en libérant ses volutes toxiques.

Nora se débattait avec une fureur sauvage. Elle tenta d’enfoncer ses ongles dans les yeux d’Ethan, tout en cherchant à récupérer son arme improvisée.

« Tu ne sortiras pas d’ici vivant ! » cracha-t-elle, son visage déformé par la haine. « Marc attend en bas de la colline. Si je ne lui donne pas le signal dans dix minutes, il coupera les lignes et mettra le feu au réservoir de fioul ! »

Marc. Le complice. Ethan se souvint immédiatement du prétendu jardinier que Nora avait insisté pour embaucher au début du printemps, un homme taciturne qui passait d’interminables journées à roder autour des dépendances et du sous-sol sous prétexte d’entretenir la plomberie et les canalisations anciennes.

Haletant, le souffle court, Ethan parvint à immobiliser le poignet de Nora et frappa sa main contre le sol jusqu’à ce qu’elle lâche le tisonnier. D’un coup de pied vigoureux, il envoya l’objet métallique glisser sous un lourd buffet. Mais l’effort lui coûta cher : son cœur, déjà fragilisé par les doses répétées de poison qu’il ingérait à son insu depuis des semaines, s’emballa brutalement. Une pointe aiguë lui transperça la poitrine, lui coupant net la respiration. Il lâcha prise et s’effondra à genoux, une main crispée sur son sternum, luttant pour aspirer une bouffée d’air.

Nora vit immédiatement la faiblesse de son adversaire. Un rictus de triomphe étira ses lèvres couvertes de sueur. Elle se releva d’un bond, haletante, rajustant d’un geste fébrile ses cheveux en désordre.