— Quand j’ai monté ma première société dans un deux-pièces sans chauffage, ce n’est pas toi qui préparais des repas avec trois sous pour que je puisse payer mes premiers développeurs. C’était Clara. Quand j’ai failli faire faillite il y a six ans et que les banques refusaient de me parler, ce n’est pas toi qui as gagé les bijoux de ta grand-mère pour couvrir les salaires de mon équipe. C’était elle. Et quand notre fille est née, ce n’est pas toi qui as passé des nuits blanches à veiller sur son berceau pendant que je courais les aéroports.
Éléonore serra les poings, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes.
— Tu l’as quittée ! Tu as divorcé ! C’est moi que tu as choisie !
— Je t’ai choisie par vanité, répondit Alexandro avec une franchise désarmante qui gifla l’assemblée invisible derrière la porte. Je t’ai choisie parce que j’avais la faiblesse de croire qu’un homme puissant avait besoin d’un trophée pour briller en public. J’étais aveuglé par le vernis, par les dîners mondains, par ce faux éclat dont tu te pares. Mais sous ce vernis, Éléonore, il n’y a que de la boue et du venin.
Des murmures étouffés parcoururent l’assistance rassemblée dans l’encadrement de la porte. Éléonore jeta un regard affolé vers les témoins, cherchant un appui, un regard compatissant, une marque de solidarité de classe. Elle ne trouva que des sourires gênés et des regards fuyants. Le monde qu’elle croyait dominer était en train de l’observer sombrer comme on regarde un animal blessé dans une fosse.
— Tu ne peux pas me faire ça, balbutia-t-elle, les yeux écarquillés par la panique. Pas devant eux. Pas ce soir. C’est ma soirée ! C’est moi qui ai décoré cet endroit ! C’est moi qui commande ici !
— Plus maintenant, trancha Alexandro d’un ton sans appel.
Il glissa la main dans la poche intérieure de son veston, en sortit son téléphone portable et composa un numéro rapide. Il mit l’appareil sur haut-parleur sans quitter Éléonore des yeux.
— Maître Cassel ? dit-il lorsque la voix de son notaire et avocat personnel résonna dans le combiné.
— Oui, Alexandro. Je suis dans le jardin avec les invités. Quelque chose ne va pas ?
— Vous avez les actes préliminaires concernant la donation de l’usufruit de la villa des Oliviers au nom de mademoiselle Éléonore de Marval ?
Un frémissement parcourut la gorge d’Éléonore. Ces documents, négociés depuis des mois, devaient lui garantir la jouissance légale de la somptueuse propriété en cas de séparation ou de mariage non abouti.
— Oui, ils sont dans ma mallette, Alexandro. Vous deviez les signer formellement lundi à mon étude.
— Déchirez-les. Dès cet instant, la procédure est annulée. Et préparez un avis de congé immédiat pour la fin de semaine. Mademoiselle de Marval quitte la villa ce soir.
— C’est… bien noté. Je m’en occupe sans attendre.
Alexandro coupa la communication. Le silence qui suivit était si lourd qu’on aurait pu entendre une perle tomber sur le carrelage.
Éléonore suffoquait. Sa bouche s’ouvrait et se fermait sans qu’aucun son articulé n’en sorte. La façade de femme du monde venait de se briser en mille éclats, révélant la terreur brute de celle qui venait de tout perdre par excès d’arrogance.
— Tu es fou… Tu es complètement fou ! hurla-t-elle soudain, toute trace d’élégance balayée par une hystérie rageuse. Tu oses me jeter pour cette bonne femme ? Pour cette pauvre fille sans allure ? Regarde-la ! Elle ressemble à une servante ! Elle pue le détergent et la rancœur ! Tu crois qu’elle t’aime encore ? Elle ne veut que ton argent, elle aussi ! Tu finiras seul, Alexandro ! Seul avec tes regrets !
Elle fit un geste brusque, renversant une pile de soucoupes en porcelaine posée sur le bord de l’évier. Le fracas de la vaisselle éclatant sur le marbre résonna comme un coup de fusil.
Personne ne bougea. Deux agents de sécurité privés, discrètement appelés par le maître d’hôtel, apparurent dans le couloir derrière Julian Vance. Alexandro leur fit un simple signe de tête.
— Veuillez raccompagner mademoiselle de Marval à l’étage pour qu’elle prenne ses effets personnels les plus stricts. Ensuite, vous veillerez à ce qu’elle quitte la propriété. Si elle refuse d’obtempérer, contactez la gendarmerie pour intrusion et dégradation de biens privés.
Les deux hommes s’avancèrent sans un mot. Éléonore recula, heurtant le comptoir, le visage déformé par la haine et les larmes noires de son mascara coulant sur ses joues poudrées.
— Ne me touchez pas ! cria-t-elle aux gardes en repoussant leurs mains gantées. Je m’en vais toute seule ! Tu le paieras, Alexandro ! Tu m’entends ? Tu n’es qu’un parvenu sentimental ! Tu n’as jamais appartenu à notre monde et tu n’y appartiendras jamais !
Elle quitta la cuisine d’un pas trébuchant, soulevant sa traîne en satin pour éviter les morceaux d’assiettes brisées qui jonchaient le sol. Les invités massés dans le couloir s’écartèrent précipitamment pour la laisser passer, détournant pudiquement le regard pour ne pas croiser la déchéance de celle qu’ils flattaient une heure plus tôt.
Lorsque les bruits de talons et les sanglots étouffés s’estompèrent dans les escaliers monumentaux du hall d’entrée, Alexandro se tourna vers la porte de service. Il aperçut Julian Vance qui l’observait d’un air songeur.
— Julian, dit Alexandro d’une voix calme mais ferme.
— Oui, mon ami ?
— Fais couper la musique. Remercie nos invités et fais ouvrir le buffet pour ceux qui souhaitent encore boire un verre avant de partir. Explique-leur que la maîtresse de maison a eu un empêchement imprévu et que la fête est terminée.
Julian acquiesça d’un léger mouvement de menton, sans poser la moindre question. Il savait reconnaître l’autorité d’un homme qui venait de reprendre les rênes de sa propre vie. Il referma doucement la porte de la cuisine, laissant la pièce replonger dans son calme originel.
Il ne restait plus qu’Alexandro et Clara, entourés de porcelaine brisée et d’eau savonneuse.