Entre elles, Alexandro demeurait pétrifié.
« Elle a dit que ma place était à la cuisine… parce que je suis la mère de ta fille. »
Les mots résonnaient encore contre la crédence en quartz, lourds d’une cruauté calculée. Alexandro n’avait pas cillé. Ses épaules larges, d’ordinaire si assurées sous le tissu d’un costume sombre impeccablement taillé, s’étaient raidies d’un coup sec. Le sang avait déserté ses tempes pour venir pulser violemment à la base de son cou. Un pli profond, presque métallique, barrait désormais son front.
Éléonore tenta de rompre l’étouffement de l’air. Elle laissa échapper un petit rire aigu, ce rire mondain qu’elle utilisait pour désamorcer les maladresses lors des ventes aux enchères ou des dîners de charité. Elle fit un pas vers Alexandro, tendant une main manucurée pour effleurer le revers de sa veste.
— Alexandro, voyons… Tu sais très bien comment elle est. Elle déforme tout. Je plaisantais ! Nous manquions de coupes propres pour le service du Dom Pérignon, et puisqu’elle insistait pour rester dans nos pattes au lieu de profiter de la réception avec les autres… je lui ai simplement suggéré de se rendre utile. Une plaisanterie innocente entre femmes, rien de plus. Tu ne vas quand même pas faire une scène pour quelques verres lavés à l’eau chaude ?
Alexandro ne bougea pas d’un millimètre. Il ne regarda même pas la main qui cherchait son contact. Son regard était ancré dans celui de Clara, découvrant dans ses iris fatigués les stigmates d’années de sacrifices, de compromis silencieux et d’un dévouement qu’il avait mis bien trop longtemps à mesurer à sa juste valeur.
— Une plaisanterie, répéta-t-il, d’une voix si basse qu’elle semblait racler le marbre au sol.
Éléonore esquissa un signe de tête encourageant, croyant déceler un retour à la raison.
— Bien sûr, mon chœur. Tu sais à quel point les gens de son milieu ont tendance à dramatiser la moindre remarque. Elle cherche juste à attirer ton attention, comme toujours. Elle ne supporte pas de voir que cette maison a désormais une vraie maîtresse.
Clara laissa échapper un souffle discret. Elle ne protesta pas. Elle n’en avait plus la force. Elle prit machinalement un torchon en lin posé sur le plan de travail et commença à sécher ses doigts tremblants, les yeux baissés sur l’évier. Ce geste d’une simplicité désarmante, humble et digne, fit monter en Alexandro une vague de dégoût si violente qu’il dut fermer brièvement les yeux pour ne pas exploser sur-le-champ.
Derrière la porte à double battant laissée entrouverte, le brouhaha des conversations du salon s’était atténué. Plusieurs invités, intrigués par la longue absence des hôtes et attirés par la tension presque magnétique qui s’échappait de l’office, commençaient à s’approcher. Parmi eux se trouvaient des partenaires financiers de premier plan, des critiques d’art, des héritiers de grandes fortunes méditerranéennes : tout ce petit monde dont Éléonore chérissait l’approbation plus que sa propre dignité.
Alexandro fit enfin un pas en avant. Il ne s’adressa pas immédiatement à sa compagne. Il s’approcha lentement de Clara, tendit le bras et prit délicatement le torchon humide qu’elle tenait entre ses paumes. Il le posa sur l’îlot central, puis prit les mains de son ex-femme dans les siennes. Elles étaient froides, râpeuses par endroits, marquées par le labeur honnête d’une mère qui élevait seule leur enfant de huit ans, Sophie, pendant que lui avait passé les deux dernières années à reconstruire un empire financier et à s’étourdir dans les bras d’une femme creuse.
— Tu es venue ici ce soir pour me déposer les documents scolaires de Sophie, n’est-ce pas ? demanda Alexandro, sa voix retrouvant une douceur presque douloureuse.
Clara hocha la tête sans le regarder en face.
— Oui. L’inscription pour son conservatoire de musique. Tu devais signer les autorisations parentales avant demain matin. Je ne voulais pas déranger. Les maîtres d’hôtel m’ont fait entrer par l’arrière parce que le perron était encombré de photographes. Et Éléonore m’a trouvée ici.
— Et au lieu de m’appeler, continua-t-il en sentant sa gorge se serrer, elle t’a ordonné de nettoyer les verres des gens qui boivent mon champagne.
— Elle m’a dit que c’était tout ce que je savais faire de bien, murmura Clara, les larmes franchissant enfin le barrage de ses cils sans qu’aucun sanglot ne vienne troubler sa voix. Elle m’a dit que sans toi, je n’étais qu’une employée de maison qui avait eu la chance de porter ton nom pendant sept ans, et que le seul rôle qu’il me restait dans cette propriété était de ramasser les miettes.
Un silence de mort retomba sur la pièce. Dans l’embrasure de la porte, le visage d’Éléonore vira du rose poudré à une pâleur spectrale. Elle réalisa soudain que plusieurs têtes s’étaient penchées dans le couloir, observant la scène avec une curiosité morbide. Julian Vance, le principal associé de la firme d’investissement d’Alexandro, se tenait au premier rang, un verre à la main, observant la scène avec une réprobation non dissimulée.
— Alexandro, écoute-moi ! s’écria Éléonore, perdant toute contenance et haussant le ton pour couvrir le malaise. C’est absurde ! Tu vas croire les jérémiades d’une femme aigrie plutôt que la femme qui partage ta vie ? Qui a organisé cette réception pour fêter ton triomphe à la bourse ? Qui a invité tout le gratin de la région pour asseoir ta réputation ? Elle n’est rien ! Elle fait partie de ton passé médiocre !
Alexandro lâcha lentement les mains de Clara. Il se tourna vers Éléonore. Son expression n’était plus celle de la colère aveugle ; c’était pire. C’était la froideur chirurgicale d’un homme qui prend conscience d’une erreur fondamentale et décide de l’éradiquer sans le moindre état d’âme.
— Ce passé médiocre, Éléonore, est la seule raison pour laquelle je suis debout devant toi ce soir.
Sa voix ne tremblait pas. Elle portait, claire et tranchante, traversant la cuisine pour résonner jusque dans la galerie des glaces adjacente.