Oubliant la douleur de ses mains mutilées, la terreur qui l’avait paralysée pendant mille jours, elle leva brusquement le coude en arrière de toutes ses forces, heurtant de plein fouet la gorge de Manuel. L’homme étouffa un râle de surprise et recula d’un pas, relâchant la pression de sa lame.
« Baisse-toi ! » tonna la voix d’Alejandro.
Emilia se laissa tomber en avant sur les marches en marbre.
Deux coups de feu retentirent quasi simultanément, déchirant le vacarme du tonnerre.
La balle de Manuel ricocha violemment contre la rampe de bronze, projetant des étincelles aveuglantes. La balle d’Alejandro fut d’une précision chirurgicale : elle traversa l’épaule droite du mercenaire, qui lâcha son couteau avec un hurlement de bête blessée et dévala la première volée de marches.
Au même instant, Victoria, prise de panique et de démence, braqua son arme droit vers le cœur d’Alejandro.
« Meurs avec elle ! » cria-t-elle en appuyant sur la détente.
Mais le coup ne partit pas.
Le vieux Diego, surgissant de l’ombre des colonnes avec une lourde barre à mine de terrassier, abattit son outil de côté sur l’avant-bras de la marâtre. L’os craqua dans un bruit sec et l’arme de Victoria alla voler à l’autre bout de la pièce pour s’enfoncer sous une console Louis XV.
Les deux autres complices de Manuel, voyant leur chef à terre et réalisant que le piège s’était refermé, tentèrent de fuir par la porte principale. Mais ils se heurtèrent de plein fouet aux phares aveuglants de quatre véhicules d’intervention de la police nationale qui barraient la cour d’honneur, sirènes hurlantes. Des dizaines d’agents lourdement armés investirent le vestibule en quelques secondes, neutralisant les fuyards et plaquant Manuel au sol.
Victoria gisait sur le palier, tenant son bras cassé contre sa poitrine, le visage souillé de terre et de larmes de rage impuissante.
Alejandro monta les marches quatre à quatre, enjamba le corps de son ennemi sans même le regarder, et releva sa fille. Cette fois, ce fut elle qui enfouit son visage dans le cou de son père, mais ses larmes étaient des larmes de délivrance.
« C’est fini, Emilia, » chuchota-t-il, la voix étranglée par une émotion sauvage. « Les monstres sont morts. C’est fini pour toujours. »
Alors que les policiers relevaient rudement Victoria pour l’entraîner dans la nuit pluvieuse, Alejandro se dressa de toute sa hauteur sur les marches de son ancêtre.
« Maître Morales ! » ordonna l’armateur à son avocat qui entrait entouré d’officiers supérieurs de justice. « Transmettez le dossier de la serre immédiatement au procureur de la République. Je ne veux pas seulement une peine pour tentative de meurtre et séquestration. Je veux le chef d’accusation d’assassinat avec préméditation pour la mort d’Helena. Veillez à ce qu’elle finisse ses jours dans la plus sombre cellule que ce pays puisse offrir. »
Victoria tenta de crier une dernière fois, mais la porte d’entrée se referma sur elle avec un claquement définitif et irrévocable, emportant à jamais son ombre maléfique hors des murs de la demeure Castillo.
Acte V : L’Aube d’une Nouvelle Ère
Six mois s’écoulèrent.
Le printemps avait succédé aux tourmentes de l’hiver, et la lumière dorée de mai baignait désormais la façade néoclassique du manoir Castillo. Les ouvriers avaient travaillé d’arrache-pied : les grilles rouillées avaient été décapées et redorées à la feuille, les ronces envahissantes avaient laissé la place à des parterres de roses blanches — les fleurs préférées de la défunte Helena — et les lourdes tentures sombres de l’intérieur avaient été remplacées par des soies claires qui laissaient entrer le soleil à flots.
Le procès Salazar avait secoué toute la haute société et la presse nationale pendant des semaines. Les révélations fracassantes sur l’empoisonnement d’Helena Castillo, les détournements de fonds et la tyrannie barbare exercée sur l’héritière légitime avaient suscité une vague d’indignation sans précédent. Victoria Salazar avait été condamnée à la réclusion criminelle à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant trente ans. Son frère Manuel et ses complices croupissaient désormais dans une forteresse pénitentiaire pour des peines allant de quinze à vingt ans de travaux forcés. Tous les biens spoliés avaient été restitués jusqu’au dernier centime.
Mais dans les couloirs du manoir, l’argent n’avait plus aucune importance. Ce qui comptait se mesurait en sourires retrouvés et en regards apaisés.
Dans le grand salon donnant sur le jardin d’hiver, la musique d’un piano à queue s’élevait, claire et limpide. C’était une sonate de Chopin, hésitante par moments, mais jouée avec une délicatesse bouleversante.
Les doigts d’Emilia, bien que portant encore de fines cicatrices blanchâtres, glissaient avec aisance sur les touches d’ivoire. Elle ne portait plus la grossière robe grise de soubrette qui avait été son linceul vivant pendant des années. Elle était vêtue d’une robe de lin bleu ciel, simple mais élégante, et ses cheveux sombres retombaient en boucles soyeuses sur ses épaules qui avaient enfin retrouvé leur fière stature.
Debout près de la porte-fenêtre, Alejandro l’écoutait, une tasse de café à la main. Il avait vendu ses parts dans les chantiers maritimes les plus lointains pour réinvestir toute son activité dans le port local. Plus aucun voyage ne le retiendrait désormais loin de sa terre plus de quelques jours.
Marta entra, portant un plateau d’argent chargé de pâtisseries fraîches.
« Mademoiselle Emilia, » dit la cuisinière avec un sourire rayonnant qui plissait le coin de ses yeux, « le tailleur est arrivé pour les essayages de votre cérémonie d’entrée à l’Université de Droit. Et Diego vous a cueilli ces premières pivoines dans la roseraie restaurée. »
Emilia s’arrêta de jouer, posa les mains sur ses genoux et sourit à la femme qui avait bravé la terreur pour la sauver.
« Merci, Marta. Dis-lui que je le rejoins dans un instant. »
Elle se leva et s’avança vers son père. Alejandro posa sa tasse et ouvrit les bras. Emilia s’y blottit avec cette confiance sereine que seuls les enfants qui se savent infiniment aimés peuvent éprouver.
« Tu es heureuse, Emilia ? » demanda-t-il doucement.