« J’ai vu son homme de main, ce vaurien de Morales le jeune — pas l’avocat, son cousin le garde-chasse —, venir ici plusieurs fois la nuit avec des sacs étanches, » expliqua Diego en pointant le faisceau de lumière vers une cavité creusée dans le sol.

Alejandro descendit d’un pas dans la fosse et en extirpa un lourd coffre métallique verrouillé. Avec l’aide d’une barre de fer trouvée sur un établi, il fit sauter le mécanisme oxydé.

Le couvercle s’ouvrit en grinçant, révélant un trésor macabre.

À l’intérieur ne se trouvaient ni or ni bijoux, mais des centaines d’enveloppes scellées, jaunies par le temps et l’humidité, toutes adressées à Mademoiselle Emilia Castillo. Certaines dataient de trois ans, d’autres de deux mois à peine. L’écriture d’Alejandro était reconnaissable sur chacune d’elles. Victoria ne s’était même pas donné la peine de les détruire : sa cruauté perverse l’avait poussée à les conserver comme des trophées de guerre, des trophées prouvant son emprise totale sur le destin de l’enfant.

Mais sous les lettres reposait un dossier en cuir noir beaucoup plus épais, frappé d’un sceau notarié distinct.

Alejandro déplia les feuilles à la lueur de la lanterne. Au fur et à mesure que ses yeux parcouraient les lignes dactylographiées, son visage se décomposa. La colère céda la place à une horreur glacée, presque insoutenable.

Ce n’était pas un simple testament falsifié. C’était un contrat d’assurance-vie et un dossier médical confidentiel datant d’avant la mort de sa première femme, Helena.

Un rapport d’autopsie privé, jamais transmis aux autorités, signé par un médecin corrompu révoqué depuis, stipulait que la maladie foudroyante qui avait emporté Helena Castillo n’était pas une pneumonie atypique comme on l’avait cru… mais un empoisonnement lent et méthodique à l’arsenic, administré à petites doses sur une période de dix-huit mois.

Et en bas de la dernière page, une promesse de cession de biens portait la signature conjointe de ce médecin véreux et de… Victoria Salazar, alors simple infirmière à domicile engagée pour soigner Helena.

« Mon Dieu… » souffla Alejandro, vacillant sous le coup de la révélation. « Elle ne l’a pas seulement volée. Elle l’a assassinée. »

La pluie redoubla d’intensité, tambourinant avec une fureur apocalyptique sur les vitres brisées de la serre. Victoria n’avait pas seulement cherché à s’enrichir ; elle avait planifié l’élimination de la mère pour prendre sa place, puis l’asservissement et la destruction lente de la fille pour s’approprier l’intégralité du patrimoine Castillo sans laisser de témoin lucide.

Tout à coup, un cri perçant déchira le fracas de l’orage, venant du manoir.

Alejandro lâcha le dossier, dégaina le revolver de calibre .38 qu’il portait toujours sous sa veste lors de ses voyages risqués, et s’élança à travers le parc en courant à perdre haleine.

Acte IV : La Nuit des Traîtres
Dans le grand hall du manoir, le chaos régnait de nouveau.

Les deux inspecteurs de police qui avaient menotté Victoria gisaient au sol, assommés, le sang coulant sur le marbre. Victoria était libre, ses poignets encore marqués par le métal. Mais elle n’était plus seule.

Trois hommes armés, vêtus de cirés sombres, se tenaient à ses côtés. À leur tête se trouvait Manuel Salazar, le frère aîné de Victoria, un repris de justice que l’on disait en fuite en Amérique du Sud, mais que l’argent volé d’Alejandro avait entretenu dans l’ombre pour les besognes les plus viles. C’étaient eux qui avaient intercepté le fourgon de police dès sa sortie des grilles du domaine, profitant de la tempête pour neutraliser l’escorte.

« Tu croyais que c’était fini, Alejandro ? » hurla Victoria depuis le palier intermédiaire du grand escalier. Elle tenait désormais une arme de poing, tremblante mais pointée avec une rage meurtrière.

À ses pieds, Emilia était de nouveau à genoux, tirée hors de sa chambre par Manuel. L’homme maintenait la jeune fille par les cheveux, un couteau de chasse plaqué contre sa gorge diaphane. Marta la cuisinière, enfermée dans le cellier adjacent, tambourinait contre la porte en hurlant des prières.

Alejandro fit irruption par la porte dérobée du salon, ruisselant d’eau et de boue, son arme fermement braquée sur Manuel.

« Lâche-la, Manuel, » dit Alejandro, la voix étrangement calme, de ce calme absolu qui précède les cataclysmes. « Les renforts de la police métropolitaine sont à moins de dix minutes d’ici. Toute la ville est alertée. »

« Qu’ils viennent ! » éructa Victoria, les yeux injectés de sang, complètement submergée par la folie de l’échec. « Si je ne possède pas cette fortune, personne ne l’aura ! Tu as passé ta vie sur tes navires d’acier, Castillo ! Tu aimes ton trésor ? Eh bien, regarde ton véritable trésor périr sous tes yeux ! Tu vivras le reste de ton existence en sachant que c’est ton retour prématuré qui l’a tuée ! »

Emilia ne pleurait plus. Face à la lame glacée qui lui effleurait la peau, un changement mystérieux et profond s’était opéré dans le regard de la jeune fille.

Pendant trois ans, elle avait été une ombre rampante, une servante terrorisée, écrasée sous le poids des brimades et des mensonges. Mais elle venait de voir son père. Elle avait senti la chaleur de ses larmes, elle avait entendu la vérité : son père ne l’avait jamais abandonnée. Elle n’était pas une vaurienne indigne d’amour. Elle était une Castillo. Le sang des pionniers et des marins insoumis coulait dans ses veines.

« Tu as tué ma mère, n’est-ce pas ? » lâcha soudain Emilia d’une voix claire qui fendit l’air glacial du hall.

Victoria tressaillit. « De quoi parles-tu, petite insolente ?! »

« Tu l’as empoisonnée. J’avais dix ans, mais je me rappelle des tisanes que tu lui préparais en cachette. Tu la regardais mourir avec ce même sourire que tu avais tout à l’heure sur l’escalier ! »

Cette phrase fit l’effet d’une détonation psychologique. Victoria perdit pied une seconde, son regard glissant vers Alejandro pour voir s’il savait.

Ce fut cette fraction de seconde d’inattention qu’Emilia choisit.