— Tu as… tu as tout donné à la justice ?
— Tu pensais que j’allais te faire chanter ? Que j’allais exiger une part du gâteau ensanglanté pour acheter mon silence sur une île tropicale ? Non, Diane. Cela aurait été me rabaisser à ton niveau de mesquinerie. Je ne veux pas de cet argent. Je ne veux même plus de ce domaine dont la terre a bu mon sang et tes mensonges. Ce que je voulais, c’était te voir au moment où tu comprendrais que le piège s’est refermé sur toi pour toujours.
— Tu es fou ! cria-t-elle, perdant son sang-froid pour la première fois. Ils ne te croiront pas ! C’est ta parole contre la mienne ! Trois ans se sont écoulés, Julien ! Tu es un infirme traumatisé crânien qui raconte des délires nés d’une chute accidentelle !
— C’est pour cela que je ne suis pas venu seul ce soir, répliqua Julien d’un ton d’une effrayante neutralité.
À ces mots, la porte d’entrée, restée entrouverte derrière lui, laissa passer une rafale de vent glacial qui fit claquer les volets intérieurs. Deux faisceaux puissants de lampes torches balayèrent les boiseries du couloir, suivis du crissement reconnaissable de bottes de cuir trempées sur le sol en pierre.
Trois hommes apparurent dans l’embrasure de la pièce. Deux d’entre eux portaient l’uniforme bleu nuit de la gendarmerie nationale, les visages fermés, ruisselants d’eau sous leurs casquettes. Le troisième, un homme d’une cinquantaine d’années vêtu d’un trench-coat sombre mastic, s’avança d’un pas mesuré, le regard fixé sur l’arme que Diane tenait encore braquée vers Julien.
— Mademoiselle Diane de Valombre, dit l’homme en civil d’une voix posée mais dénuée de toute chaleur. Je suis le commandant Vaneck, de la section de recherches. Veuillez baisser cette arme immédiatement et la poser sur la table.
Le monde de Diane s’effondra en une fraction de seconde avec un fracas silencieux et dévastateur. Il n’y avait pas eu d’éboulement sur la route du col. L’appel téléphonique, les coups à la porte, la confrontation… tout avait été méticuleusement calculé pour la pousser à réagir, pour enregistrer sa panique et, peut-être, pour lui faire braquer une arme devant des témoins assermentés dissimulés dans l’obscurité du parc.
Ses mains devinrent totalement inertes. Le revolver glissa de ses doigts pour choir lourdement sur le tapis persan avec un bruit mat et ridicule. Diane s’affaissa contre le dossier d’un fauteuil en velours, le souffle court, ses yeux fixant alternativement les gendarmes impassibles et son cousin qui se tenait droit, malgré sa canne, dans toute la hauteur de sa revanche morale.
Le commandant Vaneck fit signe à l’un de ses hommes de ramasser l’arme avant de s’avancer vers Diane pour lui notifier ses droits d’une voix monocorde qui semblait résonner depuis une distance infinie :
— Vous êtes placée en garde à vue pour tentative d’homicide avec préméditation sur la personne de Julien de Valombre, ainsi que pour faux, usage de faux et escroquerie en matière de succession. Un véhicule vous attend dehors.
Diane ne se débattit pas lorsque les menottes froides se refermèrent autour de ses poignets fins. La panique avait fait place à une torpeur totale, un vide absolu où plus rien n’avait de sens. Elle n’était plus la châtelaine respectée, la femme d’affaires brillante qui avait fait la fierté de la région ; elle n’était plus qu’une ombre chassée de son propre royaume par le passé qu’elle croyait avoir enfoui sous les galets de la rivière.
Tandis que les deux militaires l’escortaient sans ménagement vers la sortie, Julien resta immobile au milieu du salon dévasté par les courants d’air. Leurs regards se croisèrent une ultime fois sous le porche de la grande demeure.
Dehors, la pluie continuait de s’abattre sans relâche sur les coteaux de vignes, ruisselant sur la terre assoiffée, transformant les allées gravillonnées en torrents de boue sombre. C’était la même pluie implacable qu’autrefois, dense et sourde, effaçant les traces des pneus des véhicules de gendarmerie qui s’apprêtaient à descendre vers la plaine.
Diane s’arrêta une seconde avant de monter à l’arrière de la voiture bleue aux gyrophares éteints. Elle tourna la tête vers son cousin, qui se tenait debout sous l’auvent, son manteau noir fouetté par le vent d’automne.
— Tu n’as pas gagné, Julien, murmura-t-elle, plus pour elle-même que pour lui, alors que l’eau froide commençait déjà à détremper ses cheveux et à couler sur ses joues, se mêlant à des larmes qu’elle refusait d’admettre. Tu as passé trois ans en enfer pour en arriver là. Regarde ce qu’il te reste. Tu es aussi brisé que moi.
Julien ne répondit pas tout de suite. Il contempla cette femme qu’il avait aimée autrefois comme une sœur, cette femme qui l’avait précipité sans remords vers le néant pour préserver quelques arpents de terre et quelques liasses de billets. Il passa lentement ses doigts sur la cicatrice qui déformait sa joue droite, sentant sous sa pulpe le relief irrégulier de sa propre survie.
— Tu te trompes, Diane, dit-il enfin d’une voix tranquille qui domina sans peine le rugissement de l’averse. Toi, tu vas passer les quinze prochaines années enfermée entre quatre murs gris à regarder la pluie tomber derrière des barreaux sans jamais pouvoir la toucher. Moi, je peux enfin la sentir sur mon visage sans avoir honte d’avoir survécu.
La portière du véhicule blindé claqua lourdement, isolant Diane du reste du monde dans un claquement hermétique et définitif.
Le convoi s’ébranla lentement, ses phares jaunes perçant la brume épaisse de la montagne avant de disparaître dans le premier virage en lacet. Julien resta seul sur le perron de la demeure ancestrale. Le silence revint peu à peu, seulement habité par la respiration puissante de la terre sous l’eau bienfaisante du ciel d’octobre. Il lâcha sa canne de frêne, qui roula doucement sur les marches sans faire de bruit, et avança de deux pas sous les trombes d’eau tiède, fermant les yeux pour laisser l’averse achever d’effacer ce qui restait de la nuit où tout avait commencé.