— Les gendarmes ? Tu vas encore leur raconter que je suis parti sans mes bottes, Diane ? Que je me suis jeté dans le torrent par caprice ? Tu sais très bien qu’ils ne viendront pas ce soir. La route du col est coupée par un éboulement depuis une demi-heure. Nous sommes seuls. Viens ouvrir. La pluie est froide, mais elle ne lave rien. Je le sais désormais.

Le clic sec de la communication rompue mit fin à l’échange, laissant place à une tonalité d’occupation monotone et agaçante.

Diane resta immobile pendant plusieurs secondes, l’esprit assailli par une tempête plus violente que celle qui secouait les volets. Elle rejeta l’idée du surnaturel d’un revers de main tremblante. Elle ne croyait ni aux spectres, ni aux revenants, ni au châtiment divin. Si c’était Julien, alors il avait survécu. Il avait rampé hors de l’eau, s’était caché, avait attendu son heure, ruminant sa haine pendant trois longues années. Mais comment un homme brisé par une chute pareille, emporté par un torrent furieux, aurait-il pu s’en sortir ? Et surtout, pourquoi revenir maintenant ?

Un coup sourd résonna soudain contre les lourds vantaux de chêne de l’entrée principale. Un coup mesuré, méthodique. Un, puis deux, puis trois.

Elle s’avança dans le vestibule, le candélabre levé à hauteur des yeux. La lueur tremblotante des trois bougies révélait une flaque d’eau sombre qui s’infiltrait déjà sous la porte, serpentant entre les tomettes anciennes. Diane s’approcha du judas en fer forgé. Elle colla son regard contre la petite ouverture vitrée.

À l’extérieur, sous l’auvent balayé par les rafales, se tenait une silhouette masculine. L’homme portait une vieille veste en toile cirée ruisselante d’eau, un chapeau à larges bords rabattu sur le front. Sous le rebord, le visage était à demi plongé dans l’ombre, mais la silhouette, la largeur des épaules, cette manière singulière d’incliner la tête légèrement sur la gauche… c’était Julien. Pourtant, quelque chose clochait dans sa posture : sa jambe droite semblait rigide, bloquée, le contraignant à s’appuyer lourdement sur une canne de frêne noueux.

L’homme releva lentement la tête. L’éclair suivant illumina ses traits avec une brutalité clinique.

Diane poussa un cri étouffé et recula de deux pas. Ce n’était pas un fantôme, c’était un homme de chair, de boue et de cicatrices. Le côté droit de son visage, broyé lors de la chute contre les rochers du ravin, portait la marque indélébile d’une reconstruction imparfaite : une peau tirée, luisante, traversée par un réseau de coutures blanchâtres qui tiraient le coin de sa lèvre dans un rictus involontaire. Mais son regard, lui, était intact. Ces yeux d’un bleu délavé, autrefois emplis d’une candeur presque enfantine, fixaient la porte avec une lucidité glaçante.

— Je sais que tu es là, Diane, dit la voix à travers le bois massif, sans hausser le ton. Tu as toujours eu cette manie de retenir ton souffle quand tu as peur. Ouvre. Nous avons des comptes à régler, et cette fois, il n’y a pas de ravin pour t’éviter de me répondre.

La peur panique qui avait poussé Diane au crime trois ans plus tôt refit surface, mais sous une forme différente. Il n’y avait plus de réputation à préserver, plus de faux papiers à dissimuler. Il y avait simplement la confrontation physique avec sa propre infamie incarnée dans un corps brisé.

Elle se dirigea vers le secrétaire du bureau adjacent, ouvrit le tiroir du bas d’un geste fébrile et en sortit le petit revolver de calibre .22 que son père gardait autrefois pour effrayer les braconniers. L’acier était froid contre sa paume moite. Elle vérifia le barillet : six balles. Ce n’était pas une arme de guerre, mais à bout portant, cela suffisait pour arrêter un homme, même un homme revenu d’entre les morts.

Armée de ce maigre réconfort métallique, elle retourna dans l’entrée. Elle déverrouilla la serrure avec un claquement métallique sec, tourna la clef deux fois, et ouvrit la porte en maintenant la chaîne de sécurité.

L’air glacé et l’odeur âcre de la terre détrempée envahirent instantanément la pièce, faisant vaciller la flamme des bougies qui menacèrent de s’éteindre. Julien se tenait là, à moins d’un mètre. Il ne tenta pas de forcer le passage. L’eau ruisselait le long de son imperméable, s’écoulant en filets réguliers sur le perron en pierre.

— Tu n’as pas l’air très heureuse de me revoir, cousine, dit-il avec un calme déconcertant. Pourtant, j’ai fait beaucoup d’efforts pour réapprendre à marcher. Les chirurgiens de l’hôpital de Grenoble m’avaient promis que je resterais en fauteuil roulant. Tu vois, ils se trompaient. La volonté de rentrer chez soi fait des miracles.

— Tu es mort, souffla-t-elle, incapable de trouver d’autres mots face à l’évidence absurde de sa présence. Tu as été emporté par le courant. On a retrouvé tes affaires à des kilomètres.

— Tu as surtout espéré que je le sois, répliqua-t-il doucement. C’est tellement plus propre, n’est-ce pas ? Un accident tragique par une nuit d’ivresse ou de délire. Sauf que les branches de hêtre au fond du ravin ont amorti le choc avant que je ne touche l’eau. J’ai flotté jusqu’au vieux moulin abandonné. C’est le vieux Baptiste, le braconnier sourd, qui m’a repêché au petit matin. Il m’a soigné comme il soignait ses bêtes, sans rien dire à personne, parce qu’il avait peur des gendarmes autant que toi. Quand il a compris que mon état dépassait ses tisanes, il m’a déposé devant un dispensaire de l’autre côté de la crête, anonymement. J’ai passé dix-huit mois sans mémoire, Diane. Dix-huit mois dans un brouillard total, sans nom, sans passé, juste une douleur permanente dans la hanche et dans le crâne.

Diane serrait l’arme dissimulée dans la poche de son gilet, le doigt crispé sur la détente. Son esprit tentait désespérément de calculer une issue favorable.

— Et puis ? demanda-t-elle d’une voix sourde.