— Et puis, un orage similaire à celui-ci a éclaté l’année dernière sur la clinique. Le bruit de la pluie sur le zinc du toit… et tout est revenu d’un coup. Le bureau. Les faux documents. Ton visage juste avant que tes mains ne poussent mes épaules. Et ce silence monstrueux pendant que je basculais dans le vide.

— Qu’est-ce que tu veux, Julien ? De l’argent ? Le domaine ? Prends tout si tu veux. On peut aller voir un notaire demain. Je te céderai toutes mes parts. Je partirai.

Julien eut un rire amer, sans joie, qui fit frémir la cicatrice sur sa joue.

— Tu n’as donc rien compris. Tu penses encore que le monde se résume à des signatures sur du papier timbré et des virements bancaires ? Tu m’as assassiné, Diane. Pas seulement physiquement. Tu as détruit celui que j’étais. L’homme doux qui croyait en notre famille est resté brisé au fond de ce ravin. Ce qui est remonté ce soir, c’est autre chose. Enlève cette chaîne. Laisse-moi entrer. Il fait un froid de loup ici.

Diane hésita. Chaque fibre de son instinct de conservation lui hurlait de refermer la porte à double tour, de barricader les volets et d’attendre le lever du jour. Mais Julien avança sa main gantée de cuir noir et la posa sur le montant de la porte. Ses doigts étaient noueux, déformés par les fractures mal ressoudées.

— Si tu ne m’ouvres pas, je resterai assis sur ce perron jusqu’au matin, reprit-il avec une tranquillité presque terrifiante. Et lorsque les ouvriers agricoles arriveront pour la taille d’automne, ils trouveront Julien de Valombre assis sur les marches de sa propre maison, demandant pourquoi sa chère cousine le laisse geler dehors. Imagine le scandale. Imagine les questions que la justice recommencera à se poser.

Diane comprit qu’il l’avait acculée avec la précision d’un joueur d’échecs expérimenté. Elle retira la chaîne avec des mains qui tremblaient tellement qu’elle faillit faire tomber le pêne. Elle poussa la porte et recula vivement dans la pénombre du vestibule, gardant sa main droite enfoncée dans sa poche, l’index fermement calé contre la queue de détente du revolver.

Julien pénétra à l’intérieur. Le raclement lourd de sa canne sur les tomettes résonna sous la voûte du plafond comme un glas funèbre. Il laissait derrière lui une traînée d’eau sale et de feuilles mortes collées à ses semelles. Il retira son chapeau, révélant ses cheveux prématurément blanchis sur les tempes. Malgré les ravages physiques, il dégageait une autorité sombre, une force brute née de l’épreuve et de l’obsession de la vengeance.

— Rien n’a changé, remarqua-t-il en promenant son regard sur les tableaux de famille accrochés aux murs. Sauf toi. Tu as l’air fatiguée, Diane. Le fardeau commence à peser sur tes épaules frêles ?

— Va droit au but, répondit-elle en reculant vers le centre du grand salon, gardant une distance sécuritaire d’au moins trois mètres entre eux. Tu n’es pas venu ici pour disserter sur mon teint.

Julien boita jusqu’à la cheminée où ne subsistait qu’un lit de cendres froides. Il s’appuya d’une main sur le manteau de pierre sculptée et se tourna lentement vers elle.

— J’ai passé des nuits entières à imaginer ce que je ferais quand je serais enfin en face de toi. Au début, à l’hôpital, quand les souvenirs sont réapparus comme des éclairs de douleur insupportables, je voulais simplement te faire souffrir. Te prendre à la gorge, te traîner jusqu’au ravin, et te faire basculer exactement au même endroit, pour que tu sentes la morsure du vide et le choc de la pierre calcaire broyant tes côtes. C’était une pensée presque réconfortante dans mon agonie.

Diane ne cilla pas, mais son cœur battait à un rythme si effréné qu’elle sentait ses tempes pulser sous la pression du sang.

— Et pourquoi ne le fais-tu pas ? provoqua-t-elle, cherchant désespérément à mesurer la réalité de la menace. Regarde-toi, Julien. Tu es estropié. Si tu fais un pas de trop vers moi, je n’hésiterai pas.

Elle sortit lentement le revolver de sa poche et le pointa droit vers sa poitrine, les deux mains tremblantes mais fermes sur la crosse.

La vue de l’arme ne provoqua chez Julien aucune surprise, ni aucun mouvement de recul. Au contraire, un sourire triste et désabusé étira ses lèvres pâles.

— Tu vois ? Tu es prévisible. Dès que la vérité te menace, tu cherches à supprimer le témoin. Mais regarde bien cette arme, Diane. Tu crois vraiment que la mort me fait peur après ce que j’ai traversé ? La mort aurait été une bénédiction comparée aux mois passés dans le noir, attaché à des sangles pour empêcher mes jambes de se tordre sous les spasmes musculaires. Tire si tu le souhaites. Deviens ce que tu as toujours refusé d’admettre que tu étais : une meurtrière récidiviste.

Diane sentit le poids du métal devenir insupportablement lourd. Le canon oscillait légèrement au rythme de sa respiration saccadée. Elle aurait pu presser la détente. Il n’y avait aucun témoin. Elle aurait pu prétexter la légitime défense contre un intrus mystérieux en pleine nuit d’orage. Mais la certitude glaçante qu’il avait déjà tout anticipé la paralysait.

— Qu’as-tu fait, Julien ? murmura-t-elle, la voix nouée par un pressentiment affreux.

— Ce que tu aurais dû faire il y a trois ans au lieu de me pousser dans le noir, dit-il en sortant calmement un dossier cartonné et épais de sous son manteau mouillé, avant de le jeter sur la table en acajou entre eux. J’ai déposé ce matin un double complet de ce dossier chez le procureur de la République à Nîmes. Les relevés bancaires falsifiés, les expertises graphologiques de l’écriture de notre oncle, et mon propre témoignage médical enregistré sous serment avec les déclarations du vieux Baptiste et des médecins de la clinique.

Diane écarquilla les yeux. Un vertige violent la saisit, faisant osciller le candélabre dont les flammes léchaient dangereusement les bords du meuble.