— Je m’appelle Hélène. Hélène Valmont. La fille aînée d’Arthur Valmont. Celle qui aurait dû hériter du domaine avant qu’Evelyn ne me déclare folle, avant qu’elle n’achète des médecins complaisants et qu’elle ne scelle cette trappe lorsque les carrières ont été condamnées par la préfecture en 1994.

— Pourquoi avoir pris Mia aujourd’hui ? Pourquoi l’avoir attirée ici ? demanda Sarah, le cœur serré d’angoisse.

Le regard d’Hélène s’adoucit lorsqu’il se posa sur l’enfant cachée dans le cou de Sarah.

— Je ne voulais pas lui faire de mal. Jamais. Mais le temps manquait, Sarah. Evelyn a vendu le domaine hier soir. Une société d’investissement immobilier doit raser la propriété la semaine prochaine pour construire un complexe hôtelier. Les bulldozers devaient combler les caves avec du remblai lourd mardi matin. Si je ne faisais rien, je mourais ici, étouffée sous des tonnes de gravats, et avec moi, la seule preuve de ce qui est réellement arrivé à votre mari.

Le nom de Julien fit l’effet d’une décharge électrique à travers le corps de Sarah.

— Julien ? Que voulez-vous dire ? Julien s’est endormi au volant sur la départementale 4 !

— C’est ce qu’Evelyn a fait croire aux gendarmes grâce à l’autopsie bâclée de son médecin de famille, cracha Hélène avec une haine intacte. Julien avait découvert mon existence il y a deux ans. Il descendait me voir en secret. Il avait rassemblé les preuves de la spoliation de l’héritage, mais surtout… il avait découvert comment Evelyn s’était débarrassée de notre propre père quand il a voulu réécrire son testament en ma faveur. Julien refusait de garder le silence. Il voulait que la vérité éclate, quitte à détruire le nom des Valmont.

Hélène tendit la boîte métallique vers Sarah de ses mains tremblantes.

— Les freins de sa voiture n’ont pas lâché par hasard, Sarah. Evelyn ne tolère aucune tache sur son empire. Quand elle a compris que Zoé m’avait aperçue à la grille ce matin, elle a su que son secret était en péril. Elle a profité de la confusion pour vous enfermer toutes les deux ici. Elle dira à tout le monde que vous vous êtes noyées en cherchant Mia dans les anciens réseaux sous-terrains… une tragédie inexplicable.

Au même moment, un grondement sourd fit vibrer la roche calcaire au-dessus de leurs têtes. De la poussière fine et des éclats de plâtre s’abattirent en pluie sur leurs épaules.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria Sarah en relevant la tête.

— La pompe industrielle, répondit Hélène avec un calme terrifiant. Evelyn ne se contente pas de bloquer la sortie. Elle est en train d’inverser le système de vidange de la piscine olympique pour déverser des milliers de mètres cubes d’eau directement dans le conduit supérieur. Elle veut noyer la carrière.

Un torrent d’eau bouillonnante et écumeuse jaillit à cet instant même par le passage d’où Sarah venait d’émerger, s’engouffrant dans la galerie avec un rugissement assourdissant. Le niveau de l’eau monta instantanément jusqu’aux chevilles des deux femmes, froid, implacable, charriant une odeur âcre d’eau de Javel et de pourriture.

— Il faut sortir d’ici ! hurla Sarah en saisissant le bras d’Hélène. Où est l’autre issue ? Vous vivez ici depuis des années, vous connaissez forcément un chemin vers la surface !

— Le vieux puits d’aération de la glacière, dit Hélène en pointant l’obscurité derrière elle. Mais l’échelle est rouillée. Elle s’arrête à quatre mètres du sol. Jamais je n’aurai la force de monter.

— Nous monterons ensemble ! cria Sarah avec une détermination farouche. Prenez la boîte ! Ne lâchez rien !

Les trois âmes s’élancèrent dans le dédale des galeries, l’eau montant à vue d’œil autour de leurs jambes, atteignant déjà leurs genoux. Le courant poussait violemment dans leur dos, menaçant de faire trébucher la vieille femme à chaque pas. Sarah, portant toujours Mia fermement accrochée à son cou, soutenait Hélène par la taille, luttant contre la force brute des flots qui s’engouffraient dans le goulot d’étranglement souterrain.

La carrière semblait gémir sous la pression de l’eau. Des blocs de calcaire se détachaient des parois avec des bruits mats d’éboulement.

Après ce qui sembla être une éternité de lutte contre les éléments déchaînés, le faisceau de la lampe torche perça une immense salle circulaire : l’ancienne glacière du domaine, une fosse profonde en pierre de taille surmontée d’un dôme obscur.

Tout en haut, à près de huit mètres au-dessus d’elles, une grille circulaire laissait filtrer un mince disque de lumière dorée : le soleil couchant de cette fin d’après-midi d’été. On entendait au loin, étouffés par la terre, les aboiements des chiens des secours et les sirènes hurlantes des véhicules de gendarmerie qui arrivaient enfin au domaine.

Mais l’eau montait à une vitesse terrifiante. Le niveau atteignait désormais la taille de Sarah.

Contre la paroi circulaire de la glacière, une échelle en fer forgé montait vers la surface, rongée par des décennies d’oxydation, manquant de barreaux à plusieurs endroits.

— Sarah, monte la première avec la petite ! cria Hélène, l’eau lui arrivant à la poitrine. L’échelle ne supportera pas notre poids combiné !

Sarah agrippa les premiers barreaux métalliques. La rouille s’effritait sous ses doigts mouillés, mais la structure principale semblait ancrée dans la maçonnerie de pierre.

— Mia, écoute-moi très attentivement, dit Sarah d’une voix posée malgré la terreur qui lui tordait les entrailles. Tu vas monter sur mes épaules, puis tu attraperas les échelons au-dessus de ma tête. Tu ne regardes pas en bas. Tu grimpes jusqu’à la grille, tu pousses de toutes tes forces et tu cries de tout ton cœur pour appeler les gendarmes. Tu as compris ?

Mia, le visage barbouillé de suie mais les yeux animés d’un courage extraordinaire, hocha la tête.

— Oui, maman. Pour papa.

L’ascension fut un calvaire d’angoisse. Sarah hissait sa fille échelon après échelon, son propre corps servant de bouclier contre les chutes éventuelles de pierres. En dessous d’elles, l’eau tourbillonnait dans un siphon mortel, engloutissant la chambre inférieure. Hélène, cramponnée aux premiers barreaux, serrait la boîte métallique contre sa poitrine d’un bras, ses forces déclinant à chaque seconde.