La panique éclata enfin parmi les invités. Les mères rassemblèrent leurs enfants dans des cris d’effroi, tandis que les téléphones portables surgissaient des poches.

— N’appelez personne ! vociféra Evelyn, perdant pour la première fois son masque de dignité aristocratique. C’est une propriété privée ! Vous n’avez aucun droit d’interférer ! Thomas, empêche-les !

Mais Thomas, le fils cadet d’Evelyn, restait planté là, blême, fixant le ruban rose que Sarah brandissait comme une condamnation à mort.

— Maman… bégaya le jeune homme, le regard égaré. Tu avais dit… tu m’avais juré que les ouvriers avaient coulé cinquante tonnes de béton là-dessous en 1994. Tu avais juré que l’accès aux caves de la vieille brasserie avait été scellé à jamais !

— Tais-toi, imbécile ! cracha la vieille femme avec une férocité venimeuse. Tu veux tout détruire ? Tu veux nous envoyer tous en prison ?

Sarah n’écoutait déjà plus. Elle n’avait pas le temps d’attendre les secours. Si Mia était sous l’eau, chaque seconde écoulée réduisait à néant ses chances de survie. Pourtant, un détail incohérent résonnait dans sa mémoire : « Mia a crié parce qu’elle a vu ses poupées. » Une enfant aspirée par un courant ne crie pas pour des poupées. Il y avait de l’air de l’autre côté. Ce siphon ne devait pas être entièrement inondé ; il devait mener à une cavité supérieure.

Sarah s’empara d’une lampe torche étanche fixée près de l’abri de jardin, un équipement de secours pour le nettoyage nocturne.

— Sarah, non ! cria Thomas en tentant de la retenir par le bras. Tu ne sais pas ce qu’il y a là-dessous ! Si l’eau monte, tu seras piégée !

Sarah lui arracha le bras d’un coup sec, ses yeux injectés de sang plantés dans ceux de son beau-frère.

— C’est ma fille, Thomas. Et s’il s’avère que Julien est mort à cause de ce que vous cachez ici, je vous jure que je vous enterrerai tous les deux vivants.

Sans attendre une réponse, la torche solidement arrimée à son poignet par une dragonne, Sarah plongea à nouveau.

La descente fut plus rapide cette fois. L’obscurité du bassin s’effaça devant le faisceau blanc et cru de la lampe halogène. Elle atteignit le panneau béant. Le trou mesurait à peine quatre-vingts centimètres de large sur un mètre de haut. Le courant n’était pas violent, ce qui confirmait que le passage ne servait pas d’évacuation hydraulique active. C’était un conduit d’aération ou un ancien regard d’égout réaménagé qui avait été partiellement submergé lors du remplissage artificiel de la piscine.

Sarah glissa la tête la première dans le goulot d’étranglement.

La roche calcaire râpait ses épaules, déchirant son chemisier fin. L’eau était trouble, chargée de particules blanchâtres et d’algues mortes. Pendant cinq interminables mètres, elle rampa contre la roche immergée, luttant contre la sensation claustrophobique atroce de la pierre qui se resserrait autour de son torse. Si elle paniquait, elle mourrait coincée ici.

Soudain, la paroi supérieure s’éleva. Le faisceau de la lampe torche perça une surface liquide.

Sarah donna une dernière impulsion des jambes et émergea dans une vaste poche d’air.

Elle toussa violemment, crachant l’eau amère et sulfureuse qui lui brûlait la gorge. L’air était lourd, saturé d’humidité et d’une odeur écœurante de moisi, de poussière centenaire et d’une pointe d’huile minérale.

Sarah pointa sa lampe autour d’elle. Elle se trouvait dans un bassin de décantation voûté, fait de briques rouges noircies par le temps. Des poutres d’acier rouillé soutenaient un plafond bas d’où pendaient des concrétions calcaires semblables à des crocs miniatures.

— Mia ?! cria Sarah, sa voix se répercutant en un écho lugubre et métallique contre les parois de pierre. Mia, mon bébé, c’est maman ! Réponds-moi !

Un gémissement étouffé, faible et brisé, lui répondit depuis les ténèbres plus profondes de la galerie.

Sarah s’extirpa de l’eau croupie et se hissa sur un rebord de pierre glissant d’argile. Ses pieds nus s’enfoncèrent dans une boue froide. Elle braqua la torche vers l’origine du son.

À une dizaine de mètres, assise sur une vieille caisse en bois vermoulue, se tenait Mia.

La petite fille tremblait de tout son corps, sa robe d’anniversaire couverte de limon noir. Mais elle respirait. Elle était vivante.

— Maman ! pleura l’enfant en levant les bras, aveuglée par la lumière crue de la torche. Maman, j’ai froid… La dame est partie par là-bas, elle m’a dit d’attendre !

Sarah se précipita, glissant presque sur les dalles disjointes, et enlaça sa fille avec une force désespérée, enfouissant son visage contre le cou glacé de l’enfant. Les larmes de Sarah se mêlaient à l’eau croupie sur les joues de Mia.

— Je suis là, mon cœur, je suis là… Tu n’as rien ? Elle t’a fait du mal ?

— Non… mais elle m’a tirée par le bras quand j’étais près des tuyaux. Elle m’a dit que c’était ma fête et qu’il y avait les cadeaux cachés sous la terre. Regarde, maman… regarde la boîte.

Sarah releva la tête. Ce que la panique lui avait d’abord masqué lui apparut alors avec une clarté brutale et horrifiante.

Cette salle souterraine n’était pas un simple vestige oublié des fondations du domaine. Elle avait été habitée, ou du moins fréquentée récemment. Sur une table en fer forgé posée contre le mur de briques reposaient plusieurs dizaines d’objets soigneusement alignés : des poupées d’époque aux visages de porcelaine craquelée, des cahiers d’écolier jaunis aux pages gondolées par l’humidité, et des photographies sous cadre de verre.

Sarah approcha le faisceau de la lampe d’une des photographies.

Sur le papier sépia, deux petites filles d’une dizaine d’années posaient devant la grande bâtisse des Valmont, vêtues de tabliers d’école identiques. L’une d’elles avait le visage sévère et fier d’Evelyn jeune. Mais l’autre fille… elle lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Une sœur jumelle.

Sarah n’avait jamais entendu parler d’une sœur jumelle dans la famille Valmont. Julien ne lui en avait jamais fait mention. Pour le monde extérieur et pour l’état civil, Evelyn avait toujours été l’héritière unique du trust industriel Valmont.