Plus loin, au centre de la pièce, une trappe de fer beaucoup plus grande que celle de la piscine était entrouverte, menant vers les anciennes galeries des carrières qui s’étendaient sous toute la région. Et devant cette trappe, gisaient des traces de pas frais, humides et boueux, de petite taille, comme ceux d’une femme d’un âge avancé, voûtée et pieds nus.
La dame grise.
Zoé n’avait pas menti. Quelqu’un avait réellement attiré Mia à travers ce passage. Quelqu’un qui vivait ou se cachait dans les entrailles de cette maison depuis Dieu sait combien de temps.
Soudain, un bruit sourd résonna en arrière, du côté du bassin souterrain d’où Sarah venait de sortir. Un raclement lourd, suivi d’un cliquetis métallique sans équivoque.
Sarah se figea, tenant Mia fermement contre sa poitrine. Elle revint sur ses pas prudemment, coupant le faisceau direct de sa torche pour ne pas révéler sa position, ne gardant qu’un halo diffus vers le sol.
Au-dessus du bassin de décantation, la grille de fer par laquelle elle s’était glissée venait d’être rabattue de l’extérieur. À travers les barreaux immergés et la limpidité artificielle de l’eau filtrée de la piscine, Sarah vit distinctement une ombre silhouette se pencher.
C’était Evelyn.
La matriarche tenait une lourde chaîne en acier et un cadenas d’amarrage nautique. Avec une précision glaciale, методично, elle enroulait la chaîne autour des montants extérieurs de la grille, scellant définitivement l’unique sortie vers le soleil.
Sarah courut vers le bord du bassin souterrain, projetant la lumière en plein sur le visage de sa belle-mère à travers l’eau.
— Evelyn ! hurla-t-elle, frappant contre la roche. Evelyn, ouvre cette grille ! Mia est vivante ! Nous sommes ici !
À travers la vitre déformante de l’eau, le visage d’Evelyn apparut étrangement calme, presque spectral. Elle ne montra aucune surprise en découvrant que Sarah et la petite étaient là. Pas un cri, pas un sursaut. Seulement une lente expiration qui fit monter un chapelet de bulles de ses lèvres, avant qu’elle ne resserre le cadenas d’un coup sec.
Puis, elle remonta vers la surface. Un instant plus tard, une masse sombre et visqueuse commença à se déverser par le tuyau d’évacuation principal : de l’eau boueuse et une odeur chimique suffocante de nettoyant pour béton et de chlore pur concentré.
Evelyn n’était pas venue les sauver. Elle était venue condamner le tombeau.
— Maman, pourquoi grand-mère a fermé la porte ? pleurnicha Mia, les dents claquant sous l’effet du froid pénétrant.
— Chut, mon amour, viens avec moi, murmura Sarah, le sang battant violemment à ses tempes. On ne peut pas repasser par là. L’eau va être empoisonnée par les produits de la piscine. Il y a une autre issue. Il y en a forcément une.
Elle se tourna vers la grande trappe entrouverte menant aux anciennes galeries de carrière. Les traces de pas boueux s’y enfonçaient tout droit, disparaissant dans les ténèbres absolues.
Sarah chargea Mia sur son dos, lui intimant l’ordre de serrer ses petits bras autour de son cou sans jamais lâcher prise.
— Quoi qu’il arrive, Mia, quoi que tu voies, tu ne cries pas, d’accord ? Nous allons jouer au jeu des exploratrices secrètes. Tu gardes la tête baissée dans mon cou.
L’enfant acquiesça d’un hochement fébrile de tête.
Sarah braqua sa torche sur le couloir qui s’ouvrait devant elles. C’était une faille taillée à même la roche calcaire, vestige probable d’une carrière souterraine du XIXe siècle réutilisée comme cave de stockage pendant les guerres. L’air y était plus froid encore, mais il circulait, ce qui indiquait une ventilation naturelle ou une connexion avec l’extérieur.
Sarah avança d’un pas mesuré, glissant sur la roche friable. À chaque pas, la lumière de sa torche dévoilait des fragments d’une vie clandestine. Des conserves rouillées mais relativement récentes — datant de quelques mois à peine —, des couvertures de laine mitées entassées sur une paillasse de fortune, et sur les murs de pierre crayeuse, des centaines d’inscriptions gravées au clou ou au silex.
Sarah s’arrêta un instant pour lire les gravures les plus fraîches.
« 12 mai 1994. Evelyn a signé les papiers. Le juge a cru à l’internement. »« 4 août 2002. Julien a cherché dans les archives. Elle lui a menti. Elle lui mentira toujours. »« 18 octobre 2024. Le petit cœur de Mia bat au-dessus de mon plafond. Le même que le nôtre. »
Sarah sentit ses jambes fléchir sous le poids de la révélation.
La dame grise n’était pas un fantôme. Ce n’était pas non plus une étrangère malveillante venue enlever un enfant au hasard. C’était l’autre fille de la photo. La sœur jumelle spoliée, effacée de la mémoire du monde et cloîtrée sous terre pour préserver l’immense fortune et la respectabilité de la famille Valmont.
Un craquement retentit quelques mètres plus loin, brisant le silence funèbre du tunnel.
Sarah leva le faisceau.
À dix mètres d’elles, adossée à une arche de soutènement effondrée, une femme se tenait immobile.
Elle portait une vieille robe de chambre en flanelle grise, effilochée jusqu’aux chevilles, et ses cheveux blancs, longs et emmêlés comme des toiles d’araignée, encadraient un visage d’une maigreur cadavérique. Mais ses yeux — d’un bleu d’acier limpide et perçant — étaient exactement les mêmes que ceux de Julien. Les mêmes que ceux de Mia.
La vieille femme fixait Sarah sans animosité, tenant entre ses doigts décharnés une vieille boîte métallique ornée d’armoiries fanées.
— Vous avez mis longtemps à comprendre, Sarah, murmura la femme d’une voix rauque, éraillée par des décennies de silence forcé. Julien était plus rapide. Mais Julien n’a pas survécu à ce qu’il a trouvé.
Sarah serra un peu plus Mia contre elle, avançant prudemment, la lampe dirigée vers le sol pour ne pas éblouir la captive.
— Qui êtes-vous ? demanda Sarah, la gorge nouée. Comment connaissez-vous mon nom ?
Un rire sec, semblable au froissement de feuilles mortes, s’échappa de la poitrine de l’inconnue.