« Tu as dit qu’Owen devait apprendre ce que pèse l’eau profonde. Tu as dit que c’était une leçon indispensable pour l’héritier. Il est tout naturel que l’oncle montre l’exemple jusqu’au bout. »

Elle fit un signe de tête aux gardes.

Les hommes ne jetèrent pas Victor à l’eau comme un fétu de paille. Ils l’agenouillèrent sur la margelle de pierre. L’un d’eux sortit de sa veste tactique une chaîne en acier trempé de vingt kilos, ornée d’un lourd cadenas de marine, et l’enroula méthodiquement autour des chevilles et des poignets de l’homme brisé.

« Valentina ! Tu ne peux pas faire ça ! C’est barbare ! Don Marcello, aidez-moi ! » criait Victor, le visage déformé par une terreur si abjecte qu’il en perdit tout contrôle de ses sphincters.

Don Marcello détourna les yeux, fixant obstinément le pommeau de sa canne. Les autres invités restaient immobiles, hypnotisés par le rituel impitoyable qui se déroulait sous leurs yeux.

« Tu as sept secondes pour retenir ton souffle, Victor, murmura Valentina en posant sa main froide sur le crâne de l’homme. C’est exactement le temps que tu m’as volé pendant que mon fils se noyait. Si tu survis plus longtemps que lui… je considérerai que Dieu t’accorde son pardon. »

D’une poussée sèche du pied, Valentina fit basculer Victor dans le bassin.

Le plongeon produisit un son lourd, étouffé, suivi d’un bouillonnement frénétique d’écume blanche. Les carpes koï rougeoyantes, troublées par l’intrus d’acier et de chair, fuirent en éclairs écarlates sous les feuilles sombres des lotus géants. Pendant quelques secondes, des bulles d’air crevèrent la surface de l’eau avec une violence désespérée, puis les remous s’apaisèrent peu à peu, jusqu’à ce que la surface ne redevienne qu’un miroir noir et impénétrable, reflétant le ciel toscan.

Le silence qui suivit était si dense qu’on pouvait entendre le craquement des braises dans les torches de fer forgé.

Valentina se tourna enfin vers Celeste, qui était désormais recroquevillée en position fœtale, gémissant d’une voix inaudible, les yeux rivés sur l’eau immobile où son complice venait de disparaître.

« Relève-toi », ordonna la chef mafieuse.

Celeste tenta d’obéir, mais ses jambes refusaient de la porter. Valentina s’approcha, la saisit par les cheveux et la força à regarder le bassin.

« Tu n’iras pas dans l’eau, Celeste. Ce serait trop rapide, trop clément pour une femme qui a versé du poison dans le verre d’un enfant de trois ans. »

Elle relâcha la chevelure avec dégoût, essuyant sa main sur un pan de sa robe.

« Dès demain matin, tu seras escortée jusqu’au monastère des Clarisses Déchaussées, au fin fond des Abruzzes. Tes comptes en banque sont déjà saisis. Tes bijoux resteront ici pour payer la reconstruction du sanctuaire d’Owen. Tu n’auras plus d’identité, plus de passeport, plus de miroirs. Tu passeras le reste de ta misérable existence à genoux sur des dalles de pierre froide, à prier pour une âme que tu as déjà vendue au diable. Si jamais tu franchis les portes de cette clôture, mes hommes ne te ramèneront pas. Ils te découperont en morceaux pour nourrir les chiens de garde. Est-ce clair ? »

Celeste hocha la tête convulsivement, incapable d’articuler le moindre son, le visage masqué par la bave et la terreur. Deux femmes de chambre aux visages impassibles vinrent la relever sous les bras et la traînèrent à l’intérieur de la villa.

Valentina se retourna alors vers son auditoire. Elle lissa d’un geste machinal le satin trempé de sa robe, le regard souverain, impérial, balayant les capitaines, les conseillers et les financiers de l’empire Moretti.

« Le spectacle est terminé, messieurs, déclara-t-elle d’une voix calme et posée, comme si elle renvoyait les invités d’un dîner mondain un peu trop arrosé. Les affaires reprennent dès minuit. Ceux qui souhaitent renouveler leur allégeance déposeront leurs armes et leurs téléphones sur la table du vestibule avant d’entrer dans mon bureau. Ceux qui hésitent ont exactement dix minutes pour quitter la propriété avant que les portes du domaine ne soient définitivement scellées. »

Elle ne regarda pas qui partait et qui restait. Elle tourna les talons avec une grâce féline et se dirigea d’un pas assuré vers le pavillon est, laissant derrière elle les traces humides de son triomphe sur le calcaire de la cour.

Lorsqu’elle poussa la porte de la suite d’Owen, la chaleur réconfortante d’un feu de cheminée l’accueillit. L’odeur du pin brûlé chassa instantanément la puanteur de la vase et de la trahison.

Matteo se tenait debout près du lit à baldaquin, son arme toujours au poing. Sur le matelas moelleux, enveloppé dans d’épaisses couvertures en cachemire blanc, Owen dormait enfin d’un sommeil profond, apaisé par la chaleur retrouvée. Ses petites joues avaient repris leur couleur rosée, et sa respiration était régulière, douce, sans plus aucun sifflement dans les bronches.

Valentina s’approcha à pas de loup. Elle écarta délicatement une mèche de cheveux encore humide du front de son fils, avant de déposer un baiser tiède sur sa tempe.

« Il est en sécurité, murmura Matteo dans son dos. Pour toujours. »

Valentina redressa la tête, son regard se posant sur les collines toscanes qui s’étendaient dans la nuit au-delà des immenses baies vitrées de la chambre. Au loin, les lumières de Florence scintillaient comme une constellation de joyaux froids.

« Il ne sera en sécurité que lorsque nous aurons nettoyé l’Europe entière, Matteo, répondit-elle d’une voix basse, dénuée de toute hésitation. Fais préparer le jet privé pour demain matin, six heures. Direction Durrës. Nous allons apprendre aux Albanais ce qu’il en coûte de financer les traîtres de ma famille. »

Elle posa sa main sur la poignée de la porte, jetant un dernier regard protecteur à l’enfant endormi. La mère avait sauvé son fils des ténèbres de l’eau ; la souveraine s’apprêtait désormais à consumer la terre par le feu.