Elle fit un geste de la main. Les portes du salon principal s’ouvrirent à deux battants dans un fracas métallique. Matteo en sortit, tenant sous le bras une mallette de cuir noir ornée d’un sceau de cire brisé.
« Victor, Celeste, Don Marcello… vous pensiez que le yacht de Lorenzo avait explosé à cause d’une fuite de carburant, ou peut-être d’une mine posée par les cartels rivaux de Calabre. Vous vous vantiez déjà à voix basse dans les salons privés du club de Florence d’avoir orchestré le coup parfait. »
Valentina s’avança vers la mallette que Matteo déposa sur une table en fer forgé, à côté d’un seau à glace et de bouteilles de vin encore scellées. Elle l’ouvrit calmement, en tirant une liasse de documents couverts de tampons officiels et de photographies en haute définition.
« Ce ne sont pas des affaires de famille, murmura-t-elle, sa voix prenant une résonance métallique qui glaça l’assemblée jusqu’à la moelle. C’est de la haute trahison. Victor, tu n’as pas agi pour sauver l’honneur ou pour le sang. Tu as vendu les codes de chiffrement des docks de Trieste et de Rijeka au cartel Albanais de Durrës pour quarante millions de dollars. Lorenzo l’a découvert trois jours avant son départ pour la Corse. C’est lui qui vous a tendu le piège initial. »
Victor, toujours au sol, la mâchoire pendante et le regard fou, tenta d’articuler un démenti, mais seuls des borborygmes sanglants s’échappèrent de sa bouche.
« Tu as cru le faire sauter en premier, Victor, continua Valentina avec une lenteur calculée. Mais Lorenzo n’était pas sur ce yacht. »
Un silence de plomb tomba sur la cour. Don Marcello chancela, s’appuyant de tout son poids sur sa canne qui tremblait sur le gravier.
« Que… que dis-tu ? » balbutia le vieillard.
« Lorenzo est mort, oui, répondit-elle, et une ombre de tristesse passa fugitivement sur son visage d’albâtre, vite chassée par une implacable noirceur. Mais il n’est pas mort dans les flammes de la Méditerranée. Il est mort il y a deux mois dans une clinique clandestine de Zurich, d’un cancer du pancréas foudroyant qu’il cachait à tout le monde. Il a organisé sa propre disparition en mer pour voir lesquels d’entre vous se précipiteraient sur sa carcasse comme des hyènes. »
Elle lança les photographies au visage de Victor. Elles s’éparpillèrent sur le sol mouillé, révélant des clichés de Victor rencontrant les lieutenants albanais dans un hôtel borgne de Milan, des relevés de comptes numérotés aux îles Caïmans, et des ordonnances médicales signées d’un médecin de famille.
« Et le pire de tout… c’est ce que j’ai trouvé dans la chambre de Celeste ce matin même. »
Valentina sortit une petite fiole de verre ambré de la poche de sa robe détrempée. Le liquide transparent à l’intérieur semblait inoffensif.
« Du bromure de pancuronium à micro-dose, dilué dans le lait d’amande qu’Owen a bu à seize heures. Une dose insuffisante pour arrêter le cœur d’un enfant, mais largement suffisante pour engourdir ses réflexes moteurs et paralyser sa trachée au contact d’une eau à quatorze degrés. »
Des murmures horrifiés montèrent parmi les épouses des capitaines au fond de la cour. Même dans le milieu impitoyable de la pègre toscane, l’empoisonnement d’un enfant de trois ans franchissait une ligne sacrée, celle de l’Omertà dei Figli, la protection absolue des innocents de la lignée.
« Tu ne voulais pas simplement qu’il tombe, Celeste, siffla Valentina en s’approchant de la femme recroquevillée. Tu voulais t’assurer qu’il coule comme une pierre. Tu voulais être certaine qu’il ne se débattrait pas, qu’il n’appellerait pas au secours. C’est pour cela que tu as attendu qu’il s’approche de la berge pour regarder les poissons dorés. Tu savais qu’il n’aurait même pas la force de battre des jambes. »
Celeste se mit à pleurer, de vraies larmes cette fois, des larmes de bête traquée sentant le souffle du loup sur sa nuque. « Pitié, Valentina… C’est Victor ! C’est lui qui m’a forcée ! Il a dit qu’ils allaient nous tuer tous les deux si les Albanais ne prenaient pas le contrôle des quais… Il disait que le petit ne souffrirait pas… »
« Assez », trancha Valentina d’un ton sec qui coupa net les jérémiades de sa belle-sœur.
Elle se tourna vers Don Marcello et les chefs de clan rassemblés. Ses vêtements avaient cessé de goutter, mais l’eau qui imprégnait le tissu noir lui donnait l’allure d’une déesse de la vengeance surgie des abysses du Styx.
« Le tribunal des Neuf n’a plus lieu d’être, déclara-t-elle. Par le sang de Lorenzo, par le sang d’Owen, et par mon propre nom de famille — la maison Vlahovic de Belgrade —, je révoque les accords de 1892. À partir de cette seconde, je ne suis plus la régente de cette famille. J’en suis le Don absolu. Si l’un d’entre vous a une objection, qu’il s’avance maintenant. »
Personne ne bougea. Don Marcello baissa la tête, terrassé, comprenant que le pouvoir séculaire de sa caste venait d’être anéanti par une seule femme en l’espace d’une nuit. Les armes des Balkans pointées sur leurs tempes scellaient la transition de pouvoir sans qu’un seul mot supplémentaire ne soit nécessaire.
« Bien, reprit Valentina. Passons maintenant à la sentence. »
Elle désigna Victor du menton. Deux de ses mercenaires en noir s’avancèrent immédiatement, le saisirent sous les aisselles et le traînèrent sans ménagement vers le bord du bassin à carpes koï. Victor hurlait, se débattant frénétiquement, ses talons creusant de profonds sillons dans les allées de gravier blanc.
« Non ! Valentina, par pitié ! Je suis ton frère ! Nous avons partagé le même pain ! Lorenzo ne l’aurait jamais permis ! »
« Lorenzo est mort, Victor. Et moi, je ne suis pas ton frère. »
Elle s’approcha du bord du bassin, là où l’eau calme reflétait les étoiles qui commençaient à percer entre les nuages d’octobre.