L’enfant se calma instantanément au contact de la peau maternelle. Des larmes silencieuses coulaient sur les joues creusées de Delphine, qui embrassait le crâne duveté de son bébé en répétant inlassablement son nom entre deux sanglots apaisés : « Clara… ma petite Clara… »

Julien s’effondra sur le banc à côté d’elles, enfouissant son visage dans le creux du cou de son épouse, ses épaules secouées par un soulagement si puissant qu’il lui coupait le souffle. Ils avaient vaincu la nuit.

Mais le destin n’avait pas encore terminé son œuvre purificatrice.

Au dehors, les bruits de la tempête se mêlèrent soudain au vrombissement d’un moteur puissant qui venait de s’arrêter en haut du chemin forestier. Deux portières claquèrent. Des bruits de pas lourds et le balayage intermittent de puissantes lampes torches à travers les fenêtres poussiéreuses du moulin firent tressaillir les jeunes parents.

Julien se redressa d’un bond, son couteau de chasse serré dans le poing, les yeux redevenus sauvages.

La porte branlante du moulin fut poussée avec violence. Mais ce ne fut pas Marc qui apparut dans l’embrasure.

C’était Hélène de Valmont.

Elle portait un manteau de laine noire ruisselant d’eau, sa silhouette fantomatique encadrée par la tourmente extérieure. Mais ce qui frappa Julien, ce ne fut pas sa présence : c’était son regard. L’arrogance glaciale, cette morgue qui avait régi chaque seconde de son existence aristocratique, s’était effondrée pour laisser place à une démence hagarde. Dans sa main droite, elle tenait un vieux revolver de tir, un héritage familial que son grand-père gardait dans son bureau d’acajou.

Derrière elle, Marc se tenait en retrait, son bras cassé soutenu par une écharpe improvisée, le visage blême d’effroi. « Madame… non, ne faites pas ça… laissons-les, la police va arriver si quelqu’un a entendu les coups… »

« Tais-toi, imbécile ! » cracha Hélène sans se retourner, ses yeux fixés sur le tableau que formaient Julien, Delphine et le nourrisson près de l’âtre.

« Tu es venue pour achever ton crime ? » demanda Julien d’une voix basse, sourde, d’un calme infiniment plus terrifiant que n’importe quel hurlement. Il s’avança lentement pour faire écran de son corps, masquant sa femme et sa fille. « Tire, mère. Tire sur ton propre fils. Montre au monde entier quelle bête immonde tu es devenue. »

Hélène leva l’arme. Le canon tremblait imperceptiblement, pointé directement vers le cœur de Julien.

« Tu as tout détruit », siffla-t-elle, des larmes de fureur et d’amertume roulant sur ses joues décharnées. « Quatre cents ans de noblesse, de terres préservées, de réputation immaculée… pour cette gueuse sans nom, sans fortune, qui t’a détourné de tes devoirs ! Tu devais épouser la fille des barons de Mortemart. Tu devais sauver Rochebrune de la faillite ! Et au lieu de cela, tu m’amènes un bâtard dans une masure de serviteurs ! »

« Ce n’est pas Rochebrune que tu voulais sauver », répliqua Julien, chaque mot tombant comme un couperet de guillotine dans le silence du moulin. « C’était ton orgueil. Ton misérable orgueil de châtelaine ruinée. Mon père est mort d’avoir trop supporté ton mépris. Mais moi, je ne mourrai pas de ton poison. Et ma fille vivra libre de ta pourriture. »

« Elle ne vivra pas », murmura Hélène, un rictus de folie étirant ses lèvres décolorées.

Son doigt se crispa sur la queue de détente du revolver.

À cet instant précis, un craquement sinistre retentit non pas dans la pièce, mais sous les fondations du vieux bâtiment.

Les pluies torrentielles et le déferlement des eaux en furie de la rivière voisine avaient sapé les berges moussues du bief du moulin. Le sol argileux, gorgé d’eau jusqu’à saturation, commença à glisser dans un mugissement sourd de roches broyées. L’immense roue à aubes en chêne et en fer, coincée depuis des décennies par le limon et la rouille, fut violemment heurtée par un tronc d’arbre charrié par le torrent.

Sous l’impact monumental de plusieurs tonnes de bois et d’eau bouillonnante, l’arbre d’entraînement du mécanisme, qui traversait le mur porteur juste derrière l’endroit où se tenait Hélène, céda avec un bruit d’explosion d’artillerie.

La poutre maîtresse pivota dans la maçonnerie, arrachant un pan entier de la façade de pierre.

Le sol sous les pieds d’Hélène se déroba instantanément.

Un hurlement d’une pure terreur animale s’échappa de sa gorge tandis que la dalle de calcaire s’effondrait dans le gouffre bouillonnant du bief. Dans sa chute, elle lâcha le revolver, ses deux mains griffant le vide pour tenter de s’accrocher aux pans de bois brisés.

« Julien ! » cria-t-elle, une supplication désespérée, la voix d’une mère déchue rappelant le fils qu’elle avait juré de détruire une seconde plus tôt.

Julien vit la main de sa mère glisser sur la pierre mouillée, à quelques centimètres seulement du bord du précipice où grondait l’eau furieuse et noire. Par réflexe pur, par cet instinct viscéral qui refuse la mort même pour son pire ennemi, il plongea en avant, le bras tendu pour rattraper les doigts crispés d’Hélène.

Ses doigts effleurèrent le poignet de la femme.

Pendant une fraction de seconde suspendue hors du temps, leurs regards se croisèrent. Dans les yeux d’Hélène, la folie venait de s’éteindre, balayée par une lucidité atroce : elle voyait la robe jaune déchirée de Delphine, le petit être niché contre sa mère, et son fils qui risquait sa propre vie pour la retenir au bord du gouffre. Elle vit le reflet de sa propre monstruosité.

« Pardon… » articula-t-elle silencieusement, ses lèvres esquissant un mot qu’elle n’avait jamais prononcé de toute sa vie.

Puis, une nouvelle poussée d’eau arracha la dernière poutre de soutènement. Le poids de la maçonnerie entraîna le corps d’Hélène. Ses doigts glissèrent entre ceux de Julien, et elle disparut dans le torrent tumultueux, engloutie par les flots noirs et les décombres de l’ancienne gloire des Valmont.

Julien resta allongé à plat ventre sur le bord de la faille béante, les yeux fixés sur les remous d’écume boueuse où tournoyaient les débris de chêne. Marc, terrifié, s’était enfui en hurlant dans la nuit, disparaissant à tout jamais dans la forêt.